Anton LABORDE photo Gaetan LEPREVOST 5
Une solide formation, une ouverture au monde, quelques belles rencontres, beaucoup d’audace, voici le parcours de l’artiste ébéniste Anton Laborde qui recevra le prix de la Jeune Création Métier d’Art au cours du prochain salon international du patrimoine culturel – au Carrousel du Louvre à Paris, du 27 au 30 octobre prochain.

 

Des chemins de traverse dès l’enfance

Entre onze et quinze ans, il grandit à Auroville, cité utopique créée en 1968 au Tamil Nadu (Inde), où ses parents ont choisi de s’installer. Ce choix de vie éloigne l’enfant – sans regret de sa part – de la rigidité du système scolaire français. Une bulle de liberté au cœur d’un pays ambivalent, à la fois rude et lumineux. C’est là-bas qu’un artisan japonais lui propose de fabriquer un meuble entièrement à la main – débiter les planches, les assembler et réaliser les finitions. Sa première expérience de travail du bois.
De retour en France, à quinze ans, il entame une formation d’ébéniste chez les Compagnons du Tour de France, d’abord dans le Jura, puis à Limoges et enfin à Bordeaux. Mais peu à peu, la tradition de perfection artisanale l’étouffe. Il la perçoit comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de son travail. Il décide de la transformer en fer de lance de la création et quitte les Compagnons. C’est en effet à la création artistique qu’il aspire. Une brève expérience auprès du designer irlandais Joseph Walsh fait office de déclic. Ce stage imposé lui révèle la possibilité de s’émanciper, de chercher sa propre voie. « Walsh est un artiste du bois ; à ses yeux, le meuble n’est pas qu’un bel objet fonctionnel, c’est une œuvre d’art à la fois sculpturale et douce ». C’est le cas du Cube à liqueurs – un carré posé sur un cylindre – réalisé par Anton au printemps dernier. La silhouette de l’objet et la marqueterie priment ; la fonction est, elle, intentionnellement relayée au second plan. 
 
Les formes sont parfois trompeuses. Au premier coup d’œil, les arrondis et les lignes droites de Ligne 91 évoquent plutôt la silhouette d’un fauteuil que celle d’un miroir ; mais rapidement, on distingue que le support est plat.

 

Ligne 91 évoque une ligne de bus entre Pondichéry et Chennai qu’Anton a beaucoup empruntée. Quant au décor luxuriant, il est inspiré des forêts rwandaises qu’il a parcourues et des peintures du Douanier Rousseau. À l’instar du miroir Rivage d'Égypte, le paravent Le Vicaire des Garennes – titre mystérieux, clin d’œil au roman Les étoiles de Compostelle d'Henri Vincenot – se déploie dans l’espace telle une sculpture.

Concevoir, dessiner, fabriquer et prendre soin

Toutes les étapes du travail – dessin, teinte et découpe du bois, finitions – sont traitées avec le même soin. Anton « fait avec soin » et « prend soin ». En effet, il réduit au maximum l’usage de bois exotiques – dont l’exploitation est souvent dévastatrice pour des hommes et la Planète. Il privilégie les essences européennes, notamment l’érable sycomore. À la fois flammé, ondé, moucheté, ce bois lui permet d’obtenir des effets décoratifs divers. Il est également maillé – parsemé de petits points accrochant la lumière. Anton la préfère naturelle, la lumière artificielle engendrant trop de reflets ; la matité convient d'ailleurs mieux au thème de la jungle.
Avant d’être découpé, le bois est teint « à cœur », c’est-à-dire que la couleur imprègne toute l’épaisseur du bois. Deux années de recherche ont été nécessaires à Anton pour obtenir les couleurs désirées, à la saturation et à la brillance parfaites. Le processus est long : deux mois par couleur ! Puis, la découpe se fait non par paquets à la scie à chantourner, mais au scalpel, feuille par feuille, ce qui lui permet tout en découpant de choisir le sens du fil et les nœuds du bois. Avantage de cette technique de découpe empruntée à la marqueterie de paille : la perte de bois est limitée à 20 %, et elle se réduit encore davantage avec l’expérience. Enfin, Anton applique ensuite ses pièces de bois sur le meuble à l’aide de colles issues de la petite industrie qui recycle les déchets alimentaires. Dans le souci de limiter l’usage de produits chimiques, il renoue avec les traditionnelles colles animales, moins polluantes et tout aussi efficaces que les colles de la grande industrie. Enfin, les finitions sont réalisées avec des outils à main – ciseau, rabot, racloir, tampon, pierre ponce –, ce qui limite la poussière (nocive pour celui qui travaille) et les risques d’accident. Il applique systématiquement une gomme laque protectrice qui souligne la profondeur des couleurs, à laquelle il ajoute un vernis au tampon pour la brillance ou de l’huile pour la matité.
En mars 2020, Anton prend possession de son atelier au sein de la pépinière d’artistes de Bordeaux Sainte-Croix. Alors que la pandémie impose un confinement strict, son équipement se limite à une caisse à outils et une table de travail ; toutes ses machines ne lui ont pas encore été livrées. Impossible de réaliser les collections de mobilier qu’il avait dessinées. Surpris mais pas désarçonné, il entreprend de « peindre en marqueterie ». Avec le recul, il voit même ce moment en suspens comme une chance.
L’activité d’Anton se décline désormais en trois pans : Il conçoit de grands panneaux muraux de marqueterie, il compose des tableaux de marqueterie dans la lignée de Mucha et le confinement et revisite le mobilier, qu’il cherche à faire évoluer. Il réinterprète par exemple le tiroir, dont la forme et l’assemblage restent inchangés depuis des siècles. La galerie bordelaise Revel – dont le directeur, Prince Jewiti, est également son agent – expose régulièrement son travail. Le prix de la Jeune Création Métier d’Art (PJCMA) qui lui sera bientôt décerné par Ateliers d’art de France récompense à la fois sa parfaite maîtrise technique et le regard novateur qu’il porte sur la marqueterie.

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).