L'époque Louis XV, âge d'or du mobilier français

Le règne de Louis XV a duré cinquante-neuf ans, de 1715 à 1774. Durant ces six décennies, deux styles décoratifs s’épanouissent : la rocaille et la Transition. Quant au style Louis XVI, il apparaît durant les dernières années du règne de Louis XV.

Zoom sur le contexte historique

Louis XV a cinq ans lorsqu’il devient roi à la mort de son arrière-grand-père – lourd héritage. Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde, n’oubliez jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m’imitez pas dans les guerres, tâchez de toujours maintenir la paix avec vos voisins, de soulager votre peuple autant que vous le pouvez, ce que j’ai eu le malheur de ne pouvoir faire par les nécessités de l’État. Suivez toujours les bons conseils, et songez bien que c’est à Dieu que vous devez ce que vous êtes, ainsi s’exprime le roi Soleil sur son lit de mort, dans sa magnifique chambre aménagée sur l’axe du soleil au cœur palais de Versailles.

Un début de règne encourageant
Une régence s’impose, qui est assumée par Philippe d’Orléans, neveu du défunt roi.
Le Régent ramène le petit roi à Paris, le rapprochant ainsi de son peuple, qui lui témoigne régulièrement son affection. Cependant, dès 1722, peu avant sa majorité, Louis XV revient à Versailles et renoue avec l’étiquette instaurée par son bisaïeul.
L’enfant est encadré par ses deux mentors : le cardinal Fleury, dont l’austère robe ecclésiastique est rehaussée d’une croix d’or, et le Régent qui, lui, est décoré de l’ordre du Saint-Esprit. La salle majestueuse dans laquelle se tient la leçon ouvre sur une bibliothèque. Livres, cartes, instruments de mesure et globe terrestre témoignent de la brillante éducation reçue par le jeune roi.

Louis XV, le plus beau parti d'Europe

En 1718, Louis XV est fiancé à la petite Marie Anne Victoire, infante d’Espagne. Il a douze ans, elle en a quatre. La fillette rejoint la France afin d’y être élevée, mais il faudra attendre longtemps avant de voir assurée la descendance royale. On lui préfère finalement Marie Leszczynska, fille de l’éphémère roi de Pologne Stanislas Leszczynski. L’union est moins prestigieuse certes, mais Marie a vingt-deux ans : elle est prête à enfanter.
Vertueuse, instruite, polyglotte, mais aussi ennuyeuse, Marie ne rassemble pas autour d’elle les personnages les plus pétillants de la cour. Le rôle reviendra aux deux grandes favorites de Louis XV : Mme de Pompadour et, dans une moindre mesure, Mme du Barry.

Des favorites mécènes

Ces deux superbes femmes ont largement influencé la création de leur temps. La marquise de Pompadour – favorite royale de 1745 à sa mort en 1764 – a commandé les plus beaux décors et meubles de style rocaille, puis a accompagné la transition vers le néo-classicisme. Sans être aussi important – elle n’a été favorite que six ans, de 1768 à la mort du roi en 1774 –, le rôle de Mme du Barry n’est pas négligeable. Ses intérieurs étaient de style Transition et Louis XVI. Le règne de Louis XV correspond à un moment de rayonnement de la culture et de la langue française.


Du Bien-Aimé au Bien-Haï

Les témoignages de ses contemporains s’accordent à voir en Louis XV un bel homme, d’une grande prestance, mais d’un caractère difficile à cerner. Jovial en compagnie de quelques proches, glacial au milieu d’inconnus – probablement par timidité. Il apprécie les soupers en petit comité dans ses appartements privés du château de Versailles ou au Petit Trianon.
En homme de son temps, Louis XV s’intéresse aux sciences. Dans les jardins de Trianon, il fait aménager un jardin botanique, doté de serres chaudes dans lesquelles on tente d’acclimater l’ananas et le café. Cependant, en souverain de droit divin, il est hostile aux philosophes, tel Voltaire, déiste admirateur de la monarchie parlementaire anglaise.
Instruit et travailleur, Louis XV a entrepris des réformes telle la limitation du pouvoir des parlements. Mais son autorité s’est délitée au cours de son règne. Son manque de fermeté et sa vie dissolue ont laissé l’image d’un roi indolent et débauché, affaiblissant l’institution monarchique.

Avril 1774. Les premiers signes de la variole apparaissent alors que le roi séjourne à Trianon en compagnie de Mme du Barry. Revenu au château de Versailles – là où le roi doit s’éteindre –, il se prépare à mourir en chrétien repentant. La favorite est sommée de quitter la cour.
Louis XV s’éteint le 10 mai 1774. C’est en hâte et sous les quolibets que sa dépouille est conduite à l’abbaye de Saint-Denis pour y être inhumée. Tremblez voleurs, fuyez putains : vous avez perdu votre père, peut-on entendre. Le Bien-Aimé est mort haï de son peuple ; débute alors le règne de Louis XVI.



Le style rocaille, règne de la courbe et de l’asymétrie

Tout en courbes et contrecourbes, le style Louis XV – également dit rocaille – est très caractéristique et par conséquent facilement reconnaissable. La courbe – apparue à l’époque Régence – est désormais omniprésente et très marquée.
Exubérants, les motifs décoratifs rocailles sont déchiquetés, ajourés et parfois de composition asymétrique. Les plus fréquents sont la coquille, les feuillages et autres créatures féériques tel le dragon.
Une conception d’ensemble du décor

Dans l’idéal, c’est un même architecte-décorateur qui conçoit l’immeuble et le meuble, à savoir la taille et la forme de la pièce, le dessin des boiseries et le mobilier. Cette conception d’ensemble confère une grande harmonie aux pièces.
Le meuble n’est plus exécuté indépendamment de la pièce qui lui est destinée ; ses formes épousent celles des boiseries et ses couleurs s’harmonisent à celle des murs : à lambris dorés, meubles dorés, à lambris peints, meubles peints.
Ce dessin illustre les différents points que nous venons d’énumérer : courbes, asymétrie et conception d’ensemble.
Le goût de la fantaisie et de l’exotisme
Artistes et décorateurs puisent leur inspiration dans l’ailleurs et la fantaisie. Chinoiseries, turqueries et autres singeries se déploient sur les meubles, porcelaines, tapisseries.

Les beaux intérieurs Louis XV


La convivialité à table

Une assemblée exclusivement masculine a pris place autour d’une grande table circulaire dressée dans un vestibule le temps d’un repas informel. Aucune étiquette n’est de mise pour cette dégustation d’huîtres, mets alors fort apprécié. Les convives jettent les coquilles vides au sol, où l’on voit les paniers remplis de paille qui avaient servi au transport des coquillages.
Le service est facilité par le rafraîchissoir, ce meuble aux lignes courbes au premier plan. Sa partie supérieure abrite des bacs remplis de glace dans lesquels on a placé des bouteilles de Champagne, vin pétillant élaboré une cinquantaine d’années plus tôt, probablement par dom Pérignon. Quelques convives lèvent les yeux en souriant vers le bouchon de Champagne qui vient de sauter – visible devant la colonne grise. Sur les côtés du rafraîchissoir, les serviteurs ont placé quelques assiettes d’argent. La vaisselle en argent massif était alors courante sur les tables royales et aristocratiques. Peu d’exemplaires sont parvenus jusqu’à nous, les plats en question ayant souvent été fondus au cours du temps pour faire face à quelque grosse dépense.
Les verres, tout comme les bouteilles, n’étaient jamais posés sur la table. Ils sont ici placés dans des bols contenant de la glace. Il s’agit peut-être de véritable porcelaine asiatique ou de porcelaine tendre de la manufacture de Chantilly, fondée une dizaine d’années avant la réalisation de ce tableau.
Ce tableau a été peint pour la salle à manger des appartements privés de Louis XV au château de Versailles. Même s’il s’astreignait à souper au grand couvert face à ses courtisans et aux visiteurs du château, suivant en cela l’étiquette imposée par le Roi Soleil, Louis XV appréciait les tablées amicales réunissant quelques dames et les hommes qui l’avaient, dans la journée, accompagné à la chasse. Dans ces moments d’intimité, Louis XV préparait et servait lui-même son café.
Le milieu du 18e siècle voit apparaître dans les châteaux et les hôtels particuliers une salle à manger, pièce spécialement réservée aux repas, au mobilier permanent – une table des chaises. Le repas devient un moment de détente en famille ou entre amis, dédié à la conversation. C’est dans ce contexte que naît la gastronomie française.



Un moment d’intimité familiale

Deux jeunes femmes réunies autour d’une petite table vernissée noir et rouge placée devant la cheminée, prennent une collation dans un élégant salon largement éclairé par une grande fenêtre. Tandis que l’homme – le père de famille ou plutôt un limonadier venu préparer la boisson à domicile – vient de poser sa chocolatière en argent sur le dessus de la cheminée, les deux jeunes femmes, assises sur des chaises cannées, proposent de cette boisson nouvelle aux enfants.
Cette scène raffinée évoque le confort dans lequel vit alors la bourgeoisie. Dans le miroir surmontant la cheminée se reflètent une porte, son dessus-de-porte peint et le rideau permettant, si nécessaire, de se protéger des courants d’air – on distingue les anneaux enfilés sur une tringle. Les deux appliques flanquant la cheminée, le cartel et la console de bois doré et sculpté aux pieds exagérément chantournés sont caractéristiques du style rocaille. De même, la disposition asymétrique des bras de lumière illustre le goût pour l’asymétrie. Néanmoins, le fait qu’il y ait deux appliques rétablit une certaine symétrie.
La petite étagère placée sous le cartel nous informe également sur l’époque. Elle accueille quelques livres, une théière et un magot, figurine d’Extrême-Orient représentant un homme obèse assis, exemple de l’exotisme alors en vogue.
Chocolat ou café ?
Il est en fait difficile d’affirmer que l’homme du tableau de Boucher vient de servir du chocolat. En effet, café et chocolat, de plus en plus prisés dans l’Europe du 18e siècle, se préparent à l’aide d’un même ustensile – une verseuse en métal ou en porcelaine au long manche de bois pour éviter de se brûler.
Le cacao se présentait sous forme de pâte qu’il fallait mélanger à de l’eau ou du lait et faire chauffer pour obtenir un chocolat à boire. La chocolatière pouvait être accompagnée d’un réchaud ; certaines étaient dotées d’un moussoir – une tige de bois insérée dans le couvercle – que l’on roulait entre les paumes de la main. On obtenait ainsi un chocolat mousseux.
Le café était, lui, préparé en décoction – ce qu’on appelle communément aujourd’hui le café turc. Le café moulu était mélangé à de l’eau et porté à ébullition.

Les deux boissons, très amères, nécessitaient l’ajout de sucre, dont la consommation augmente considérablement au 18e siècle. Le sucrier est une pièce essentielle des services à café, chocolat ou thé, importés d’Extrême-Orient ou produits dans les manufactures de porcelaine tendre européennes.
Dans l’Antiquité et au Moyen Âge, le sucre est importé d’Asie ; c’était alors une denrée rare et onéreuse. Après la colonisation de l’Amérique, les Européens acclimatent la canne à sucre aux Antilles et au Brésil. Cultivée par les esclaves, c’est le produit principal du commerce triangulaire. Le sucre ne se démocratisera qu’au cours du 19e siècle grâce à la culture de la betterave sucrière en Europe.

Dans l’intimité d’une femme

Nous voici maintenant dans la chambre, plutôt en désordre, d’une jeune élégante à son lever. Devant un paravent d’au moins huit feuilles, d’inspiration asiatique, sont placés deux fauteuils – dont le cloutage de la garniture est très serré – et une table de toilette au miroir entouré d’une étoffe jaune, que l’on rabat quand le meuble n’est pas utilisé. Le paravent dissimule en partie un portrait au pastel, peut-être celui de la jeune femme.
La servante, fort élégante elle aussi, vient de déposer un plateau sur la petite table devant la porte vitrée et présente un bonnet de dentelle à sa maîtresse. Celle-ci noue sa jarretière devant la cheminée où flamboie un bon feu. La garniture de cheminée – pince, soufflet, chenets – est rendue avec soin. Placé en biais, l’écran de cheminée oriente la chaleur vers la jeune femme. Cet écran est à glissière : il peut se lever ou se baisser afin de profiter au mieux de la chaleur ou, au contraire, de se protéger de son intensité. Agrémenté de bras de lumière articulés et d’une tablette – pour l’instant rabattue mais qui une fois relevée permet de poser quelques objets –, il est particulièrement fonctionnel. Une bourse de tissu est accrochée à un de ses montants.
Sur cette gravure, la jeune femme a relevé l’écran de cheminée afin de diriger la chaleur vers ses pieds. Cet écran, comme celui du tableau de Boucher, est muni d’une tablette et de bras de lumière articulés – on en distingue qu’un seul.
Pour en savoir plus :
François Bluche, « Louis XV », éd. Perrin, 2000
Simone Bertière, « La reine et la favorite, Marie Leszczynska, madame de Pompadour », éd. De Fallois, 2000