Le faubourg Saint-Antoine

Des ateliers hors du système corporatif 

À Paris, il existait quelques endroits où les artisans pouvaient, moyennant le paiement de redevances, travailler librement, c’est-à-dire sans se soumettre aux règles de la corporation. Le plus célèbre de ces lieux était le faubourg Saint-Antoine.
Ce faubourg se construit à partir des années 1630 au-delà de l’enceinte de Charles V et de la forteresse de la Bastille. Auparavant, c’était la campagne, seuls quelques maisons et des moulins s’étaient construits autour de l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs. En 1657, des lettres patentes autorisent le travail libre sur ces terres ; « libre » signifiant « indépendamment des corporations ». Les artisans qui, pour diverses raisons, ne font pas partie d’une corporation, peuvent ainsi y travailler librement. À leur arrivée à Paris, les ébénistes étrangers qui, par définition ne peuvent pas déjà faire partie de la corporation parisienne, s’y installent. N’étant pas soumis aux mêmes frais que les membres de la corporation, ces artisans produisent à meilleur marché ; une aubaine pour les marchands. La corporation, elle, supporte mal cette indépendance. Les membres de la jurande ont quand même un droit de visite sur les terres privilégiées afin de contrôler la qualité de ce qui s’y produit, percevant à cette occasion une taxe de visite. Les meubles jugés mauvais peuvent être saisis. La liberté dont jouissent les artisans hors système est donc à relativiser. D’ailleurs, au cours du 18e siècle, de plus en plus d’ébénistes se font admettre au sein de la corporation, plus ou moins contraints par celle-ci ; pour avoir la paix en quelque sorte.

 

Boulle : une star de l’ébénisterie logée au Louvre

Sous l’Ancien Régime, le roi a le privilège – la liberté dirions-nous aujourd’hui – de loger des artisans dans des lieux qui lui appartiennent : le Louvre, l’Arsenal puis les Gobelins. Être logé par le roi dispense de se soumettre à la tutelle des corporations.

Génie du bois et du métal, Charles-André Boulle (1642-1732) a exercé pendant soixante-huit ans. Fils d’un compagnon menuisier en ébène flamand, il naît à Paris en 1642, la dernière année du règne de Louis XIII. L’enfant est surdoué ; son éducation soignée. Il n’a pas encore 25 ans lorsqu’il devient maître, rang que son père n’a jamais atteint. Bientôt son atelier de marqueterie en bois fait vivre toute sa famille. En 1666, il intègre la manufacture des Gobelins récemment créée, où il travaille sous la direction du peintre Charles Le Brun. En 1672, Boulle a 30 ans ; un logement se libère au Louvre à la suite du décès de l’ébéniste Jean Macé. Voici comment Colbert présente l’affaire à Louis XIV, alors retenu à la guerre : Macé est mort, il a un fils qui n’est pas habile dans son métier, le nommé Boulle est le plus habile de Paris. Votre Majesté ordonnera (…) auquel des deux elle veut donner son logement dans les galeries. Réponse : Au plus habile !

L’atelier en question est modeste et ne sert probablement à Boulle qu’à exposer ses plus belles pièces ; il en conserve un autre en ville. Cependant, être logé au Louvre offre des avantages considérables. Non seulement cette faveur royale émancipe des lois de la corporation, mais en plus, elle contribue à lancer l’artisan. Dès lors les commandes affluent pour Boulle ; et dans les années suivantes, il agrandit son atelier à plusieurs reprises. En 1685, il acquiert même sa propre fonderie, à deux pas du Louvre. Travailler à la fois le bois et le métal aurait été impossible sans ce statut privilégié. Un ébéniste intégré à sa corporation n’avait pas accès à la fonte du métal.




Boulle a porté à sa plus belle expression la marqueterie à découpage en superposition. Les rinceaux de métal se déploient ici sur un fond d’écaille de tortue teinte en rouge (bien visible sur l’image, entre le tiroir et le visage féminin de bronze doré). On a donné à cette technique associant métal, écaille de tortue et bronze doré le nom de « marqueterie Boulle ». Elle illustre parfaitement le faste de l’époque Louis XIV. Nous reviendrons plus en détail sur cette technique dans la partie consacrée au 17e siècle.

Boulle a 72 ans à la mort de Louis XIV, en 1715. Tout en continuant à réaliser quelques pièces, il laisse la direction de son atelier à ses quatre fils qui poursuivent sa manière, sans innovation notoire, comme le rappelle le mot cruel du marchand Mariette : Les fils qu’il a laissés n’ont été que les singes de leur père. En 1720, un incendie détruit son atelier du Louvre, affaiblissant l’entreprise. À sa mort, en 1732, son atelier est démantelé, ses collections et stocks vendus aux enchères. Après paiement des créanciers, l’héritage est quasi nul. Même Boulle n’a pas fait fortune !
Quelques autres arrangements, plus marginaux, permettent d’échapper à la corporation. Vers 1750, l’ébéniste Joseph Baumhauer devient « marchand-ébéniste privilégié du roi », brevet qui le dispense de la maîtrise. En 1770, le menuisier en bâtiment André-Jacob Roubo est nommé maître sur dérogation, après la parution du premier volume de son traité L’art du Menuisier. En 1785, l’ébéniste Guillaume Benneman est lui aussi reçu maître avec dispense de tous les droits, sur une demande spéciale du lieutenant de police. En quel honneur ?
Dans la carrière des menuisiers ébénistes, qu’ils soient membres de la corporation ou ouvriers libres, le rôle des marchands était généralement très important.