L’estampille, une histoire compliquée

Attention à l’anachronisme. Aujourd’hui, nous accordons une grande importance à la « signature », garantie, pense-t-on, de qualité et d’authenticité. Sous l’Ancien Régime, il en va autrement. Un meuble de très haute qualité peut ne pas être estampillé. Le grand Boulle par exemple n’a signé aucun de ses meubles ; ce n’était guère l’usage en son temps. L’attribution d’un meuble à Boulle se fait par analogies stylistiques et grâce aux archives dépouillées par les historiens du mobilier.
En 1743 – sous Louis XV –, la corporation parisienne des menuisiers ébénistes adopte de nouveaux statuts. Leur enregistrement n’est effectif qu’en 1751. L’article XXXVI traite de l’estampille. Il est dit que « chaque maître sera obligé d’avoir sa marque particulière et la Communauté la sienne […] » ; chaque marque étant bien entendu déposée au Bureau ». Les meubles non marqués seront confisqués et leur auteur condamné à 20 livres par meuble frauduleux. « Ceux qui se trouveraient avoir contrefait la marque d’un Maître, outre l’amende de 300 liv. seront poursuivis extraordinairement, ainsi que ceux qui sciemment y auraient prêté leur ministère ».
L’estampille (de l’espagnol estampilla, « empreinte ») se veut dès lors marque de fabrique et label de qualité. Elle avait commencé à se répandre dans les années 1720 – sous la Régence. Cet article du nouveau règlement ne fait qu’entériner une pratique déjà fréquente. En revanche, le poinçon JME (jurande menuisiers ébénistes), garantissant la qualité et la régularité d’un meuble, ne se rencontre pas avant les nouveaux statuts ; il en est une conséquence. La jurande (ou « bureau ») chapeaute la corporation. Elle se compose de quelques jurés, des maîtres en fin de carrière, qui contrôlent l’apprentissage et la qualité du travail au sein de la corporation. À l’occasion, ils règlent aussi les différents.

Obligatoire à partir de 1751, l’estampille ne devient pas pour autant systématique.

Au contraire, elle reste absente de bien des meubles. Cette étrangeté reflète les rapports complexes unissant fabricants et distributeurs de meubles.
Depuis le XVIIe siècle, trois corporations ont le droit de vendre des meubles au public : les menuisiers (logique !), les tapissiers (qui interviennent dans la finalisation des sièges, en les tapissant) et les marchands merciers. Ils ne sont pas tous à égalité puisque menuisiers et tapissiers ont obligation de ne s’approvisionner qu’auprès de menuisiers faisant partie de la corporation, pas les marchands merciers qui peuvent, eux, acheter à des artisans libres.

Un meuble n’est pas toujours estampillé. Quand il l’est, il ne l’est pas forcément par son auteur :

  • certains maîtres, qui en plus de fabriquer des meubles en revendent, appliquent parfois leur propre estampille sur des meubles fournis par des confrères 
  • le marchand mercier appose quant à lui souvent sa marque sur « ses » meubles ; il s’agit en l’occurrence plutôt d’une étiquette à caractère publicitaire
  • il arrive qu’on trouve plusieurs estampilles sur un même meuble : celle de l’auteur du meuble et celle de son restaurateur, intervenu quelques décennies plus tard
  • enfin, la mort d’un artisan ne stoppe immédiatement l’utilisation de son estampille. Les statuts de la corporation permettent à une veuve de poursuivre l’activité de son mari, à la condition de travailler avec un compagnon. C’est ainsi que Riesener a appliqué sur les meubles qu’il réalisait l’estampille de son maître Œben pendant des années après la mort de celui-ci. Peu importe l’auteur exact, ces meubles sont sortis de l’atelier d’Œben.

BVRB, une estampille du XVIIIe siècle identifiée 200 ans plus tard

En 1957, Jean-Pierre Baroli, jeune antiquaire récemment diplômé de l’école du Louvre – où il avait suivi les cours de Pierre Verlet, un des grands historiens du mobilier –, fait part du résultat de ses recherches sur une estampille jusque-là mystérieuse : BVRB. Ces marques avaient depuis longtemps été oubliées. À partir du début du XXe siècle, alors que s’écrit peu à peu l’histoire du mobilier, les amateurs se sont mis à les rechercher. Conférant à l’objet une valeur marchande supplémentaire, elles sont désormais mentionnées dans les catalogues de ventes.

Le comte de Salverte (1872-1929), diplomate de carrière, auteur d’un des premiers ouvrages de référence sur les ébénistes français du XVIIIe siècle, avait identifié BVRB à un certain Vleeschouver. Le « B » pour l’initiale du prénom, les « V » et « R » auraient été l’initiale et la terminale du patronyme ; le « B » signifiant « Boucher », la traduction en français du mot flamand Vleeschouver. Cette identification, retenue faute de mieux, laissait le jeune Baroli perplexe, aucun ébéniste parisien nommé B. Vleeschouver n’étant connu. Il s’est donc lancé sur ses traces. Il a consulté des archives d’études notariales proches du faubourg Saint-Germain, à la recherche de tous les ébénistes dont le prénom commençait par un « B » et dont le nom de famille pouvait former les initiales « V.R.B ». Il a fini par tomber sur une famille d’origine flamande dont le patronyme s’était peu à peu francisé de génération en génération : de Van Risen Bugh à Vanrisamburgh en passant par Vanrisemburgh. Sa réduction à quatre lettres s’explique aisément : long et à consonance étrangère, il ne devait pas être simple à mémoriser par un Français. Voici ce que nous apprennent les recherches de Baroli :

Trois générations d’ébénistes, Bernard Ier, Bernard II et Bernard III :

Le premier, venu de Hollande, s’installe au faubourg Saint-Antoine à la fin du XVIIe siècle. Bernard Ier (1670-1738) n’estampille pas (ça ne se fait pas encore à son époque). Seul l’inventaire de son atelier, que Baroli a découvert et décrypté, nous renseigne : comme beaucoup d’ébénistes de sa génération, il pratique la marqueterie de cuivre et d’écaille, sous l’influence de Boulle. À Paris, Bernard Ier se marie et a cinq enfants, dont Bernard II, le plus célèbre de la dynastie. Sans doute formé dans l’atelier paternel, il est reçu maître en 1733. Il passe sa vie au faubourg Saint-Antoine. C’est lui qui adopte la fameuse estampille BVRB, qui continuera d’être utilisée après sa mort par sa veuve. Bernard II a eu six enfants dont Bernard III, qui travaillera comme compagnon dans l’atelier familial sans jamais devenir maître. Quelques années avant la Révolution, il devient sculpteur de modèles de bronzes destinés à la fonte. Ce changement d’orientation suppose une expérience préalable, sans doute acquise dans l’atelier paternel. Il meurt en 1800, en plein bouleversement social. Sans descendance, la dynastie s’éteint.

Des carrières faites de paradoxes :

La production de Bernard II et de Bernard III s’étend des années 1730 à 1775 environ, reflétant l’évolution du goût de leurs contemporains, des courbes Louis XV aux lignes droites Louis XVI. Ils réalisent des meubles de grand luxe : leurs décors sont riches et variés, les marqueteries et les assemblages parfaits. Ils utilisent fréquemment des porcelaines ou des panneaux de laque (qui leur sont fournis par des marchands merciers) ou ont recours au vernis Martin, imitation européenne de cette technique asiatique. Or justement, Bernard II et Bernard III ont leur vie durant travaillé pour des marchands merciers, parmi les mieux introduits auprès de l’élite tels Thomas-Joachim Hébert, Lazare Duvaux ou Simon-Philippe Poirier. Ces derniers se sont bien gardés de les faire connaître, l’anonymat des artisans arrangeait leurs affaires. Paradoxalement, la vie matérielle de BVRB a toujours été précaire. Il semble n’avoir eu aucun client direct, contrairement à son contemporain Œben. BVRB ne s’est jamais émancipé de la tutelle absolue des marchands. Les marchands se sont enrichis grâce à lui ; lui s’est appauvri au fil de sa carrière.