Les belles dames de Chantilly

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
Deux superbes expositions au château de Chantilly – Clouet, miroir des dames et La Joconde nue – célèbrent les femmes de la Renaissance ; jusqu’au 6 octobre 2019.

« Une cour sans dames c’est un jardin sans aucunes belles fleurs », Brantôme

François Ier puis Catherine de Médicis, comprenant qu’une belle cour est source de prestige pour la royauté, s’entourent de femmes et jeunes filles à l’éducation parfaite, capables de converser aimablement, de chanter, de danser. Une quarantaine de dessins (exécutés entre 1520 et 1565 par Jean et François Clouet) nous les dévoile : de la petite fille, gage d’alliance matrimoniale, à la veuve administrant elle-même ses biens.
Ce dessin a servi de modèle à François Clouet pour la réalisation d’un portrait peint de Marguerite, sœur de François Ier. Cependant, ces dessins n’étaient pas systématiquement préparatoires à une peinture. Ils étaient, déjà au 16e siècle, considérés comme des œuvres d’art à part entière et collectionnés.
Les enfants d’Henri II et de Catherine de Médicis grandissent loin de la cour – c’était l’usage. Leur mère se fait envoyer des portraits pris au vif qui sont autant de bulletins de santé. Cette petite Elisabeth, ici âgée de cinq ou six ans, est devenue quelques années plus tard reine d’Espagne en épousant Philippe II. Cette union, qui consolidait le traité du Cateau-Cambrésis, lui a valu le surnom d’Isabelle de la paix. C’est durant les festivités de son mariage qu’Henri II a été mortellement blessé.
Seul le souverain pouvait passer commande à un portraitiste officiel. Les nombreux portraits de Claude de Beaune commandés aux Clouet témoignent de la faveur dont elle jouissait auprès de Catherine de Médicis, dont elle était la trésorière.

Une technique magistrale

Le dessin est esquissé à la pierre noire, complété à la sanguine et achevé à la pierre noire, auxquelles s’ajoutait parfois la craie – on parle de technique à deux ou trois crayons. Pierre noire et sanguine se mêlent dans les cheveux bouclés de ces deux jeunes femmes. Le papier, qui n’est pas coloré, reste très largement visible.

Beautés dévêtues

Dans l’ancienne salle du jeu de paume du château de Chantilly une trentaine d’œuvres sont exposées autour d’un dessin quelque peu énigmatique, La Joconde nue.

Que sait-on de La Joconde nue ?

C’est un carton, c’est-à-dire un dessin qui a servi de modèle à des compositions peintes. De près, on voit nettement que les contours ont été piqués. On appliquait ce dessin sur une toile et on pulvérisait du charbon (spolvero) sur les piqûres ; la composition était ainsi transposée du dessin à un autre support.

Cette composition a abondamment inspiré les élèves et suiveurs de Léonard, en Italie, en France et dans les pays du Nord – Joos van Cleve est parfois surnommé le « Léonard du Nord ».

Le mystère enfin révélé ?

De récentes études en laboratoire permettent de mieux connaître ce dessin qui reprend les dimensions et la pose de Mona Lisa. Son haut degré de finition en fait un cartone ben finito, qui certes servait de modèle, mais pouvait aussi être conservé comme une œuvre à part entière. Divers éléments conduisent au maître : le filigrane du papier – bien connu en Italie du Nord à la fin du 15e siècle –, la qualité d’exécution du dessin malgré les usures et des hachures caractéristiques d’un gaucher – ce qu’était Léonard, mais aussi certains de ses élèves ! C’est l’œuvre d’un artiste de premier plan, peut-être de Léonard lui-même.

Pourquoi La Joconde nue ?

L’exposition contextualise ce dessin. La Joconde nue n’est pas née de nulle part. Elle trouve son origine dans la Florence néo-platonicienne des années 1480, que Léonard a bien connue. Voulant faire de Florence une nouvelle Athènes, les Médicis encouragent les savants à mettre en accord les théories platoniciennes avec la religion chrétienne. Selon la théorie néoplatonicienne de l’amour, beauté, nudité et vérité se rejoignent, d’où ces nus féminins, à la fois sensuels et étranges, que les siècles suivants ont diversement interprétés : bella donna vertueuse ou courtisane impudique.
Mais revenons à La Joconde nue. Peu de temps après son exécution, ce dessin était connu en France. François Clouet (v. 1515-1572) s’en est inspiré pour sa Dame au bain conservée à Washington : portrait, scène de la vie quotidienne ou allégorie de la maternité ? Peut-être les trois à la fois. Quoi qu’il en soit, cette composition est héritière des nombreux nus féminins des 15e et 16e siècle ; et à son tour, elle a inspiré nombre de compositions, dont les Femmes au bain du musée du Louvre.

Bibliographie :

Mathieu Deldicque, Clouet, Le miroir des dames, éditions Faton, Dijon, 2019.
La Joconde nue, catalogue d’exposition, sous la direction de Mathieu Deldicque, In fine éditions d’art, 2019.
Simone Bertière, Les reines de France au temps des Valois, éditions de Fallois, 1994.

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Infos pratiques :
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Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).