L'appartement du duc et de la duchesse d'Aumale à Chantilly

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
Après deux ans de travaux, les appartements du duc et de la duchesse d’Aumale rouvrent au public : une succession de huit pièces, aménagées entre 1845 et 1847 dans la partie la plus ancienne du château, entre cour et étang. À cette occasion, une exposition rend hommage à leur décorateur, Eugène Lami.

Chantilly en héritage

Henri d’Orléans (1822-1897), duc d’Aumale, est le cinquième fils du roi Louis-Philippe. Il a huit ans quand son parrain, le duc de Bourbon – dont le fils unique avait été exécuté sur ordre de Bonaparte en 1804 – fait de lui son légataire universel. Parmi les biens : Chantilly. Une cinquantaine d’années plus tard, Aumale lègue Chantilly à l’Institut. Entre temps, il a entrepris d’immenses travaux : l’aménagement des appartements qui viennent d’être restaurés mais aussi la reconstruction du Grand Château, détruit pendant la Révolution.


1844 : le duc d’Aumale a vingt-deux ans. Sa carrière militaire est déjà brillante ; l’année précédente, il s’est illustré dans la prise de la smala d’Abd-el-Kader. Il vient d’épouser sa cousine Marie Caroline Augusta de Bourbon-Siciles, petite-fille de l’empereur d’Autriche et nièce du roi de Naples.


Le jeune marié confie à Eugène Lami l’aménagement d’un appartement familial, à l’emplacement des anciens appartements privés du duc et de la duchesse de Bourbon, au rez-de-chaussée du Petit Château. Les travaux avancent vite ; le couple s’y installe au printemps 1847.

Un hommage au passé

Eugène Lami (1800-1890), peintre et décorateur, est dans un premier temps associé à un architecte – Victor Dubois. Mais le duo fonctionne mal et Dubois démissionne rapidement. Dès lors, Lami élabore, en accord avec le commanditaire, un décor mêlant subtilement héritage et réinterprétation du passé. Il achète meubles et beaux objets anciens chez les meilleurs antiquaires de Paris, dessine lui-même certains meubles qu’il fait réaliser par des artisans parisiens.
Pendant des siècles, l’Antiquité gréco-romaine a été le seul passé valorisé, les créateurs s’y confrontaient constamment. Au début du XIXe siècle, le Moyen Âge, la Renaissance, puis les styles Louis XIV, Louis XV et Louis XVI deviennent à leur tour des sources d’inspiration. Les appartements du duc et de la duchesse d’Aumale sont un des plus beaux exemples de ce courant dit historiciste.
Dans la chambre du duc, Lami a remployé de superbes boiseries Louis XV aux diverses nuances de blanc, dont on ignore la provenance. Il leur a harmonieusement associé des dessus de portes – pour certains peints par lui-même – qui évoquent la vie à Chantilly du XVIe au XVIIIe siècle. Le lit de fer, inapproprié à un tel décor, nous rappelle que c’est la chambre d’un militaire.


Même mélange dans la chambre de la duchesse d’Aumale : prie-Dieu néo-gothique, lit néo-Louis XVI, sièges conjuguant courbes Louis XV et capitons :

Une salle à manger néo-Renaissance…

La salle des marbres, qui au XIXe siècle faisait office de salle à manger, évoque l’époque du connétable Anne de Montmorency (1493-1567) – un des plus prestigieux propriétaires de Chantilly. C’est lui qui a ordonné la construction du Petit Château (abritant ces appartements). Plafond, cheminée, dallage évoquent la Renaissance. Pour la réalisation du sol, Lami s’est fortement inspiré du sol d’un portrait d’Henri IV par le peintre flamand Frans Pourbus.

… et un salon néo-Louis XIV

Pour le salon rouge – ou salon des Condé –, qui servait de bureau au duc d’Aumale, Eugène Lami s’est mesuré au XVIIe siècle, l’époque du Grand Condé. Tout y évoque le luxe louis-quatorzien : le damas de soie cramoisi rehaussé de lambrequins tapissant les murs, la dorure des sièges aux accotoirs en crosse et aux lourds piètements. Mais à ces sièges de style Louis XIV se mêlent des fauteuils capitonnés qui n’apparaissent que dans les années 1840. La commode à marqueterie Boulle – technique si emblématique de l’époque du roi Soleil – remonte au début du XVIIIe siècle mais a été très restaurée par Guillaume Grohé en 1883.

Un appartement de style Louis Philippe figé en 1897

Ces appartements, superbement restaurés, sont tels que le duc d'Aumale les a laissés à sa mort en 1897 – une cinquantaine d’années après leur réalisation. Marqué par la perte de son épouse et de ses enfants, il en fait un mémorial.

C’est après le décès du fils cadet du duc d’Aumale, en 1872, que cette antichambre prend son nom.
Idem, la tenture violette, de deuil, a été mise en place à la mort de la duchesse. Auparavant, elle était couleur céladon, en accord avec le vase posé sur le bureau à gradin. Lami a modifié le plan de cette pièce ; carrée à l'origine, elle est devenue circulaire.

« J’ai perdu ma femme et mes six enfants, il ne me reste plus que ma patrie à aimer »

Le duc d'Aumale a passé un quart de siècle en exil. Son premier exil a été le plus long : de la chute de la Monarchie de Juillet en 1848 à celle du Second Empire en 1870. Il en a connu un second à la fin de sa vie, conséquence de la loi d’exil de 1886. Deuils familiaux et soubresauts de l’histoire expliquent le legs de Chantilly à l’Institut, « ce corps illustre » qui, « sans se soustraire aux transformations inévitables des sociétés, échappe à l’esprit de faction, comme aux secousses trop brusques, conservant son indépendance au milieu des fluctuations politiques ».

Bibliographie :

Nicole Garnier-Pelle et Mathieu Deldicque, avec la collaboration de Caroline Imbert, Eugène Lami, peintre et décorateur de la famille d’Orléans, éditions Faton, 95 p.,19,50 €
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Infos pratiques :

La visite des appartements du duc d’Aumale ne se fait que sur visite guidée ; les groupes sont limités à 12 personnes. À l’occasion de la réouverture des appartements du duc et de la duchesse d’Aumale, se tient jusqu’au 19 mai 2019 la première exposition uniquement consacrée à Eugène Lami. Par ailleurs, à partir du 1er juin, dans le cadre des célébrations du 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, le musée Condé organise une exposition autour d’un dessin acquis par le duc d’Aumale, La Joconde nue.
Pour en savoir plus : consulter le site du domaine de Chantilly

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).