Les meubles d'un sculpteur

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
Le sculpteur Lutfi Romhein – installé dans le Var, à Esparron, depuis 2007 – travaille le bois et le métal. À l’occasion, il réalise aussi des sièges.

De Damas à la Provence :

Né en Syrie, Lutfi se forme aux diverses techniques de la sculpture à Damas, puis y ouvre son atelier, un bel atelier-jardin. Un jour, une amie venant de loin lui annonce sa visite prochaine. Pour l’accueillir au mieux, Lutfi a l’idée de lui fabriquer une chaise… un cadeau de bienvenue en somme. Les réactions enthousiastes l’ont incité à poursuivre et les galeries exposant ses sculptures ont aussi montré ses meubles.
Dans ses premiers sièges, Lutfi conserve l’aspect brut du bois, des branches. Puis, au fil du temps, son travail se complexifie ; la forme des branches se distingue de moins en moins.

Un puzzle de bois… au naturel ou patiné

Un fauteuil peut comprendre jusqu’à 50 morceaux de bois, que Lutfi taille, sculpte et ponce.

Il procède à plusieurs assemblages au cours de la fabrication de son siège. Le premier se fait au début alors que les pièces de bois ne sont qu’ébauchées. Le but est de s’assurer de la pertinence esthétique du siège et de tester son confort. Si l’impression est bonne, les différents morceaux de bois, brièvement vissés, sont dévissés, et le bois retravaillé. Toutes les morceaux sont poncés jusqu’à s’imbriquer à la perfection. Une fois toutes les pièces taillées, sculptées et poncées, il les assemble, en commençant par les pieds, les bras, et enfin, le dossier et l’assise. Les différentes pièces sont vissées et éventuellement collées entre elles. Enfin, ne reste plus qu’à cacher les vis. Des tourillons de bois – qu’il fabrique lui-même – sont insérés dans les trous des vis, formant de jolis dessins.

En 1981, Lutfi a obtenu une bourse pour partir étudier en Italie. Il a choisi Carrare, lieu mythique pour les sculpteurs, où Michel-Ange en personne est venu choisir ses marbres. Pendant les quatre années qu’il passe à l’école des Beaux-Arts de Carrare, Lutfi enrichit considérablement sa technique, bénéficiant de conditions de travail optimales : accès à une grue pour déplacer les blocs de marbre, à la scierie de marbre, à un atelier de lavage et à un autre de découpe au laser. Il a ainsi abordé toutes les étapes de la sculpture du marbre. Il y noue aussi des liens avec des sculpteurs venus du monde entier. Par la suite, Lutfi reste lié à l’Italie – son frère, également sculpteur y a ouvert une école de sculpture. Il travaille entre Carrare et Damas, jusqu’à son installation en France pour des raisons familiales, d’abord en Aveyron, puis dans le Var.

Des essences variées

En Syrie, Lutfi a beaucoup travaillé l’olivier ; en Italie, le cèdre du Liban, le padouk et le buis ; enfin, en France, plutôt le chêne, le frêne, le sapin et le peuplier. Les bois travaillés ne sont pas forcément locaux ; leur choix est souvent le fruit du hasard : telle scierie vendant tel bois à tel moment…
Une fois réalisé, le siège peut être patiné. Le cèdre du Liban et l’olivier – bois chauds, beaux – sont laissés au naturel. Au contraire, le sapin et le peuplier, aux piètres qualités esthétiques, sont presque systématiquement patinés.

Cécile – l’épouse de Lutfi – réalise la plupart des patines. Elle applique au moins six couches : une d’impression (une base permettant l’adhérence des applications successives), trois de couleur et enfin deux de vernis (avec ou sans pigments en fonction de l’effet recherché) qui fixent la couleur.
Le choix des patines suit les tendances actuelles. Cécile a un faible pour ce rouge profond, chaud.

Toujours allier beauté et confort

Le confort est un souci constant pour Lutfi.
L’angle formé par le dossier et l’assise, le creux du siège et la hauteur des pieds et des accotoirs sont très attentivement étudiés. Le dossier ne doit être ni trop droit ni trop fortement incliné ; dans les deux cas, le mal de dos serait imminent. L’accotoir se termine souvent par une belle forme sur laquelle l’utilisateur a envie de poser ses mains.
Cependant, Lutfi reste un sculpteur, on distingue dans certains de ses sièges un visage stylisé ou le mouvement de la marche.

Du bois au métal

Lutfi travaille le métal depuis une quinzaine d’années. Depuis peu, il fabrique également des sièges en métal, utilisant l’inox, le fer et des tiges métalliques.
L’inox et le fer se travaillent à partir de tôles coupées, martelées, soudées et enfin poncées. Comme son nom l’indique, l’inox – est inoxydable, contrairement au fer qui, lui, rouille. On applique sur la rouille du rustoll pour enrayer la corrosion et lui donner un aspect brun très apprécié.

Les pieds, le dossier et les supports d’accotoir sont constitués de tiges de métal pliées et soudées entre elles. Le dossier et l’assise sont soutenus par une structure métallique, garnie par un tapissier à la toute fin du travail.
Le travail du métal laisse une plus grande liberté. En effet, la forme du siège n’est pas, dès le départ, contrainte par celle de la branche ; le créateur découpe la tôle comme il l’entend.
Lutfi découpe des morceaux de métal dans la tôle, les tord suivant les formes qu’il souhaite obtenir, les martèle et les plie, puis les soude entre eux.
Les différents morceaux sont ensuite soudés les uns aux autres à l’aide d’un fil d’inox pour l’inox, d’un fil de fer pour le fer. Contrairement à un siège de bois, il est ici impossible de procéder à un assemblage temporaire ; la soudure ne se fait qu’une fois.

Ultime étape : le polissage, après la soudure. Il se fait différemment en fonction du rendu désiré.
L’effet miroir de l’inox s’obtient par un polissage long et minutieux au papier de verre. Au fur et à mesure du polissage, on utilise un papier de verre au grain de plus en plus fin – d’un papier à gros grain (40) pour finir à un grain de 600. Enfin, on applique de la cire qui donne cet aspect brillant.
Sur le siège Double Conversation, Lutfi a passé un disque de manière régulière en dessinant ces motifs de vagues. Une fois de plus, c’est en sculpteur que Lutfi travaille. Il concevait une sculpture à laquelle il a finalement donné une assise, pensée comme le socle de la sculpture… et son œuvre est devenue siège.
La centaine de chaises et fauteuils réalisés jusqu’à aujourd’hui par Lutfi est disséminée dans le monde entier.

Pour en savoir plus, consulter les sites de :
site de Lutfi Romhein
site de l'atelier Garance / Isabelle Barale, artisan d'art, peintre sur mobilier

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).