Le mobilier de Saint-Ouen au château de Maisons

Printemps 1814 : Napoléon Ier a abdiqué ; Louis XVIII – frère de Louis XVI – revient d’exil et s’apprête à restaurer la monarchie. La veille de son entrée dans la capitale, il signe la Déclaration de Saint-Ouen qui garantit le respect des droits acquis pendant la Révolution. Quelques années plus tard, en souvenir de cet événement, le roi fait construire un petit château – à l’emplacement d’un château plus ancien dans lequel il avait passé la nuit suivant la Déclaration. Il l’offre à sa favorite, madame du Cayla.
Rapidement construit, décoré et meublé par les meilleurs artisans, c’est un bel exemple de style Restauration. En 1869, la fille de Madame du Cayla, veuve du prince de Craon, fait installer le mobilier de Saint-Ouen dans son château de Haroué, en Meurthe-et-Moselle. Ces dernières années, l’État en a racheté une partie, que le Centre des monuments nationaux expose en ce moment au château de Maisons.
L’extérieur est sobre, l’intérieur d’un très grand raffinement. Rien n’est laissé au hasard ; en témoigne la comtesse de Boigne : « On ne nous avait pas exagéré la magnificence de cette maison. Elle était parfaitement commode et construite à très grands frais. Chaque détail était complètement soigné. Depuis l’évier en marbre poli jusqu’à l’escalier du grenier à rampe d’acajou, rien n’était négligé ». Autre preuve du luxe des lieux : un hypocauste – système de chauffage central par le sol.

« Allez à cette fête, il est bon que vous y soyez vu », la duchesse de Maillé au diplomate Hyde de Neuville

2 mai 1823 : jour anniversaire de la signature de la Déclaration de Saint-Ouen, la faveur de Zoé du Cayla n’a jamais été si grande. Le temps est splendide. Sur les toits et aux grilles du château flottent des drapeaux aux armes de France. Des centaines d’invités – aristocrates, ambassadeurs, ecclésiastiques – assistent à l’inauguration du château. Déjeuner dans l’orangerie, représentation théâtrale, puis quelques privilégiés se rassemblent au salon. Un rideau dissimule un pan de mur ; on le fait tomber et apparaît un immense portrait de Louis XVIII dans son bureau des Tuileries. Sous ce tableau, un long canapé ; sur le mur d’en face, entre deux portes-fenêtres, une inscription précise : « Ici, le 2 mai 1814 a commencé une ère nouvelle ». Cette journée mémorable s’achève sur la Seine par une fête vénitienne – avec gondoles et feux d’artifice.

Un roi au travail, au service de l’État :

Palais royal, puis impérial avant de redevenir royal, les Tuileries gardent le souvenir de diverses époques. Napoléon avait installé son cabinet de travail dans l’ancienne chambre de Marie-Thérèse – épouse de Louis XIV. On aperçoit d’ailleurs les lambris peints caractéristiques du XVIIe siècle, en grande partie dissimulés par les étagères. Louis XVIII s’installe dans les meubles de son prédécesseur, à une nuance près : le bureau. Sans aucun ornement, il contraste avec son luxueux fauteuil d’acajou dont l’assise tournante suit les mouvements de l’utilisateur. Simple table en bois blanc sur laquelle on distingue nettement les chevilles de bois assurant l’assemblage des montants et des traverses, elle conserve le souvenir du long exil du comte de Provence – de 1791 à l’abdication de Napoléon Ier en 1814. Le comte de Provence l’avait achetée à Varsovie en 1802, puis l’avait emmenée à Mittau, dans l’Empire russe, et enfin à Hartwell, en Angleterre. Un bord relevé retient le bicorne du roi et des livres, précieux à cet homme de culture. En réalité, dès le début du règne la table de l’exil a été remplacée par un bureau couleur acajou, mieux en accord avec une telle pièce ; de même, le sol a été recouvert d’un épais tapis de la Savonnerie. Le peintre a reçu l’ordre de mettre à l’honneur la sobriété du nouveau monarque. D’ailleurs, les symboles politiques sont nombreux. Sur le feuillet dépassant du bureau, la date du 2 mai 1814 – jour de la Déclaration de Saint-Ouen – est clairement lisible. La pendule marque l’heure à laquelle, le 3 mai 1814, le roi a quitté Notre-Dame où venait d’être célébré un grand Te Deum. La poitrine du roi associe décorations de l’Ancien Régime et Légion d’honneur.

Au premier étage du château se trouvait la chambre de Zoé du Cayla :

Nous distinguons un ensemble de sièges en acajou garnis de soie jaune : deux chaises, deux fauteuils, un canapé – siège en longueur aux trois chevets de même hauteur – accompagné de repose-pieds et une méridienne – lit de repos. Même si les ébénistes de la Restauration utilisent de plus en plus les bois clair, l’acajou – bois par excellence du style Empire – est encore très présent. La garniture de soie jaune est rehaussée de palmettes foncées reprenant la couleur de l’acajou. Remarquez que le canapé conserve sa garniture d’origine. Très détériorée, elle sera prochainement refaite à l’identique. Plusieurs de ces meubles portent l’estampille de Pierre Antoine Bellangé (1758-1827). L’usage de cette marque n’était plus obligatoire depuis l’abolition des corporations sous la Révolution ; il s’était donc raréfié. Il faut probablement y voir une référence à l’Ancien Régime, très logique sous la Restauration. À cet ensemble de sièges, s’ajoutent de superbes torchères, œuvres de Pierre Philippe Thomire (1751-1843), un des meilleurs bronziers du temps.
À côté de sa chambre jaune, madame du Cayla avait fait aménager de sa propre initiative – après la mort de Louis XVIII – un cabinet gothique dont nous voyons ici quatre fauteuils, quatre chaises, une suspension et une pendule posée sur la cheminée.


Dès la fin du XVIIIe siècle, le Moyen Âge suscite l’intérêt en Angleterre – pays des ruines médiévales. Jusque-là, seul le passé antique était valorisé. Cette nouvelle mode gagne la France peu après. Le salon gothique de madame du Cayla, peut-être utilisé comme bibliothèque, en est un exemple. Les sièges, portant l’estampille de Louis Alexandre Bellangé – fils de Pierre Antoine – associent l’ébène massif à des parties en chêne et noyer plaquées d’ébène. Les incrustations de laiton et la garniture de velours violet – devenu rouge avec le temps – tranchent sur le noir du bois. Leur forme n’est pas nouvelle : pieds droits à l’avant et courbes à l’arrière rappellent les sièges de la fin du XVIIIe siècle et de l’Empire. La jonction des pieds antérieurs et de l’assise, bien marquée, est un souvenir du style Louis XVI. Ces sièges ne nous évoquent pas immédiatement le Moyen Âge, contrairement à la suspension et à la pendule. Celle-ci a la forme d’un édifice gothique et est rehaussée de verres de couleur rappelant l’art du vitrail indissociable de l’architecture gothique.

« Saint-Denis est tout près, vous y prierez pour moi », Louis XVIII priant Zoé d’accepter Saint-Ouen

Louis XVIII s’éteint en 1823 ; c’est le dernier souverain inhumé à Saint-Denis, nécropole des rois de France depuis le Moyen Âge. Son frère le comte d’Artois devient Charles X, second roi de la Restauration. Quant à la comtesse du Cayla, elle meurt en 1852, alors que débute le règne de Napoléon III – fils d’Hortense de Beauharnais, une amie d’enfance.


Quelques suggestions de lecture :

Catherine Decours, La dernière favorite, Zoé du Cayla le grand amour de Louis XVIII, Perrin, 1993.
Evelyne Lever, Louis XVIII, Fayard, 1988.
Pour une description exhaustive du mobilier de la dernière favorite : Daniel Alcouffe, « Le goût de la comtesse du Cayla », in Dossier de l’art, n°5, déc. 1991/janv. 1992, p. 6-15.
Honoré de Balzac, Le bal de Sceaux, 1830 – un des nombreux romans de Balzac brossant remarquablement l’époque de la Restauration.
Château de Maisons : 2, avenue Carnot, 78600 Maisons-Laffitte. Ouvert tous les jours sauf le mardi.
Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).