Le cheval dans l’art à Chantilly

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
À chantilly, deux expositions mettent le cheval à l’honneur : Géricault au musée Condé et Peindre les courses : Stubbs, Géricault, Degas à l’orangerie du château.

Géricault : de l’exaltation romantique au réalisme

Le musée Condé conserve une centaine de lithographies et quelques dessins de Géricault, actuellement présentés au public. Peintre du cheval en mouvement – et évidemment du Radeau de la Méduse – Théodore Géricault (1791-1824) a été un météore dans le monde des arts. Sa brève existence – il meurt à 33 ans – est marquée par la maladie et un amour malheureux pour la jeune épouse de son oncle. Cependant, audaces et succès rythment sa carrière. Formé au néo-classicisme, il devient un peintre majeur du mouvement romantique, puis évolue vers le réalisme. Il s’est emparé avec brio de la technique – très récente – de la lithographie qui consiste à dessiner sur une pierre à l’aide d’un crayon gras.
On a longtemps voulu voir en Géricault un admirateur de l’épopée napoléonienne. Or, loin de l’exalter il porte un regard réaliste, très critique, sur les conséquences des ambitions impériales :
Le grenadier manchot guidant un cuirassier aveugle et le chariot bondé de soldats dressent un constat terrible. Les désastres de la guerre de Géricault sont dignes de ceux de son contemporain Francisco de Goya. Les deux images font la part belle au cheval, compagnon d’armes et, en l’occurrence, d’infortune. Cheval épuisé ployant sous l’effort ou fougueux et batailleur – souvenir des courses de chevaux non dressés que Géricault avait vues à Rome, lors du carnaval.

Le retour à la vie civile est souvent compliqué pour ces héros anonymes :
Le Constitutionnel, un journal libéral bonapartiste, relate le fait divers illustré peu après par Géricault : Un ancien militaire, dont une jambe de bois et une capote extrêmement modeste attestaient à la fois les services et leurs trop faibles récompenses, s’est vu il y a deux jours refuser l’entrée du Louvre par un factionnaire suisse qui obéissait probablement à un insigne quelconque […] . Le soldat estropié ouvre alors sa capote et montre sa légion d’honneur au garde, qui s’empresse de lui rendre hommage. Les anciens soldats de la Grande Armée étaient régulièrement humiliés de la sorte sous la Restauration. Les spectateurs réagissent de manière diverse : à gauche, le peuple et les étudiants se réjouissent ; à droite, les bourgeois – portant haut-de-forme – restent circonspects.
Cette exposition est à découvrir au musée Condé de Chantilly (à l’intérieur du château ; la visite est incluse dans le prix du billet d’entrée au château), jusqu’au 14 octobre 2018. Tout près, dans la salle du jeu de paume, s’en tient une autre : Peindre les courses, Stubbs, Géricault, Degas.

La course hippique, une passion anglaise :

Les Anglais inventent la course hippique, mettant au point une race de chevaux d’excellence, minces, ultra-rapides sur de courtes distances, que les Français qualifieront plus tard de Pur-sang. Les propriétaires de tels chevaux en sont fiers et, dès le XVIIe siècle, les font représenter.

George Stubbs (1724 -1806), aujourd’hui encore méconnu en France, est le grand maître de ce genre :
C’est grâce à la gravure que Géricault découvre les compositions de Stubbs et s’intéresse lui aussi au hippisme :
En l’occurrence, la commande émane non pas d’un propriétaire fier de son plus bel animal mais d’un marchand de chevaux ; c’est une image de la course hippique. Les coups de cravache des jockeys et surtout le galop volant des chevaux évoquent à merveille l’intensité, voire la violence, de ce sport. Stubbs le premier avait représenté le cheval galopant les quatre jambes étirées sans appui au sol. Géricault reprend cette audace.

Mais quelques décennies plus tard, la question du galop volant est scientifiquement résolue :
À un moment, même bref, du galop, le cheval se retrouve-t-il les quatre jambes à l’horizontal ? il y a débat jusqu’à ce que les travaux photographiques d’Étienne-Jules Marey en France puis d’Eadweard Muybridge aux États-Unis apportent une réponse nette à l’énigme.
Muybridge dispose de nombreux appareils photographiques sur le bord de la piste. En courant, le cheval déclenche une série de prises de vue. Sa course est ainsi rigoureusement décomposée et c’est sûr : le galop volant n’existe pas ! Certes, il arrive que les quatre jambes soient hors sol, mais elles sont alors repliées sous l’animal. Ce fait attesté par la science pose une autre question : qu’est-ce que la réalité ? Ce que nous voyons ou ce que la science nous démontre mais qui demeure imperceptible par l’œil humain ? Laissons le dernier mot à Degas : Tout ce qu’on voit est faux, c’est cette fausseté qui fait l’art.

Le hippisme : scènes de la vie moderne
Dans les années 1860, les peintres – au premier rang desquels Degas et Manet – s’emparent du sujet. Au champ de courses, se croisent le monde et le demi-monde, des aristocrates déclassés qui y parient ce qui reste de leur fortune, des bourgeois nouvellement enrichis affichant ostensiblement leur réussite. Émile Zola situe à l’hippodrome de Longchamp une scène centrale de son roman Nana.
Infos pratiques :
Géricault au musée Condé jusqu'au 14 octobre
Peindre les courses. Stubbs, Géricault, Degas : jusqu'au 14 octobre

À lire, à consulter :
Site du château de Chantilly
Nicole Garnier-Pelle, Géricault au musée Condé de Chantilly, éditions Faton, 19,50 €

 

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).