La fabrique du luxe
l'histoire des marchands merciers parisiens

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
Jusqu’au 27 janvier 2019, le charmant musée Cognacq-Jay accueille une exposition sur les marchands merciers parisiens, personnages méconnus et pourtant incontournables dans le commerce du luxe au XVIIIe siècle. Une centaine d’œuvres et de documents d’archives évoquent leur culture, leur sens des affaires, leur goût de l’innovation, leurs réseaux ; dans une scénographie reprenant les couleurs prisées de l’époque : rose poudré, parme pâle, vert céladon, jaune paille et bleu dauphin.

Une profession méconnue :

Thomas-Joachim Hébert, Lazare Duvaux, Simon-Philippe Poirier ou encore Dominique Daguerre. Des noms oubliés, souvent même des amateurs d’art. Or, au XVIIIe siècle, ces professionnels de la décoration ont fourni le meilleur à l’élite de leur temps. Edme-François Gersaint est le seul qui échappe à l’anonymat, et encore, c’est son enseigne, peinte par Antoine Watteau, – plus que lui-même – qui est passée à la postérité. Le tableau de très grande dimension, conservé à Berlin, est reconstitué dans les combles du musée.

Deux employés procèdent à l’emballage d’un grand miroir et d’un tableau représentant probablement Louis XIV – allusion au nom de la boutique de Gersaint, Au Grand Monarque.

Lorsque Watteau réalise cette enseigne, en 1720, Gersaint est un jeune marchand qui vient de s’installer sur le pont Notre-Dame. Le tableau de Raguenet nous montre ce dernier tel qu’il était alors : de part et d’autre d’une large rue s’élevaient de hautes maisons à façade en pignon. Cette rue, rare passage entre les deux rives de Paris, était très fréquentée et, par conséquent, les boutiques du rez-de-chaussée fort recherchées des commerçants, bien que petites et obscures.
Dans l’exposition, un plan de Paris attire l’attention du visiteur sur les axes du luxe parisien au XVIIIe siècle – la rue Saint-Honoré (les environs du Louvre et les boutiques du Palais-Royal), les quais… – et sur les lieux importants pour la profession de marchand-mercier : le Bureau de la corporation (rue Quincampoix) et l’église du Saint-Sépulcre (rue Saint-Denis) qui accueillait les offices de la confrérie, tous deux détruits.

Des « vendeurs de tout, faiseurs de rien » ?

Les amateurs d’histoire de l’art connaissent cette formule lapidaire – attribuée à Diderot – figurant dans L’Encyclopédie, sentence à laquelle on réduit trop souvent les marchands merciers. Elle n’est peut-être pas si méprisante qu’on pourrait le croire de prime abord. En effet, ces marchands formaient une corporation à part, la seule à ne rien fabriquer.
Sous l’Ancien Régime, les professions artisanales étaient organisées en corporations. Une seule était intellectuelle : celle des marchands merciers. C’est ce que laisse entendre Diderot : ils vendent de tout mais ne fabriquent rien de leurs mains. Ils s’adressent donc à d’autres corporations pour faire réaliser ce que leurs clients leur commandent. À leur tour, ils passent commande à divers artisans à qui il leur arrive de fournir des matériaux rares et précieux – laque, porcelaine. La dépendance économique de certains artisans à leur égard était parfois importante.

L’art d’enjoliver

Les marchands merciers n’ont pas le droit de fabriquer quoi que ce soit, mais ils peuvent transformer les objets qu’ils achètent, et ne s’en privent pas. Dans ce but, ils avaient en stock des objets préfabriqués qu’ils destinaient à l’embellissement d’un objet, tel ce rouleau d’ornement textile :

La fleur traitée de manière naturaliste est très présente dans l’esthétique du XVIIIe siècle :

Ces fleurs « façon de Saxe » ont été réalisées à la manufacture de porcelaine de Vincennes, dans la « fleurisserie », atelier actif seulement pendant une dizaine d’années. Les fleurs de porcelaine, au rendu très réaliste, sont montées sur des tiges en bronze. Le marchand les a achetées, puis les assemblées sur une cage. Il n’a fabriqué ni la cage ni les fleurs ; il est pourtant le créateur de l’objet tel que nous le voyons.
Le marchand mercier se charge aussi de la livraison, parfois périlleuse. En 1747, Gersaint envoie ce genre d’objet au comte de Tessin – architecte, diplomate et collectionneur francophile – à Stockholm. On imagine le soin qu’il a dû porter à l’emballage et au transport !

Le goût des matières exotiques :

Depuis le début du XIVe siècle, leurs statuts permettaient aux marchands merciers de vendre des pièces de provenance orientale. Au Moyen Âge, il s’agissait essentiellement de tissus puis, à partir du XVIIe siècle, laques et porcelaines arrivent en Europe par le biais de compagnies commerciales. Les artisans ne pouvaient pas acheter ces matériaux onéreux, ce sont les marchands merciers qui les leur fournissaient.

Thomas-Joachim Hébert 1687-1773) est un des plus grands marchands merciers du règne de Louis XV. Il serait le premier à avoir eu l’idée d’intégrer un panneau de laque d’Extrême-Orient à un meuble réalisé à sa demande. C’est lui qui a fourni au Garde-Meuble de la Couronne la fameuse commode noire de la reine Marie Leczinska

Quelques années plus tard – entre 1742 et 1743 –, ce même Hébert livre à Mme de Mailly, éphémère maîtresse du roi, une commode et une encoignure pour sa chambre bleue du château de Choisy. Les murs, le lit et les sièges étaient garnis d’une moire bleue et blanche tissée avec de la soie filée par la jeune femme elle-même. Un mobilier assorti est commandé au marchand mercier, qui en confie la réalisation à l’ébéniste Mathieu Criaerd.

L’ensemble reflète le goût de la favorite, qui appréciait les chinoiseries. Le bleu et le blanc évoquent les porcelaines chinoises. Le décor de fleurs et d’oiseaux est librement inspiré de l’Extrême-Orient. Quant à la technique du vernis Martin, elle a été mise au point par des vernisseurs parisiens dans le but d’imiter les laques orientales. Le marbre bleu Turquin s’accorde à merveille au camaïeu de bleu et de blanc. Observez les bronzes : l’argenture a été exceptionnellement préférée à la dorure, l’argent se mariant mieux au bleu que l’or. Formes et couleurs sont un chef-d’œuvre d’harmonie.
Détrônée dans les faveurs royales par sa propre sœur, Mme de Mailly n’a pas eu le temps de goûter cet aménagement.

Chose étonnante pour nous aujourd’hui, nous connaissons le nom du marchand qui a vendu ce petit meuble, pas celui de l’artisan qui l’a fabriqué. L’anonymat de l’artisan n’avait rien de surprenant au XVIIIe siècle. Sauf exception, son nom importait peu aux commanditaires. Par ailleurs, tous ces exemples montrent clairement qu’il n’est guère évident d’attribuer la paternité de l’idée d’une forme – on dirait design aujourd’hui.
Hommes de négoce et de culture, ni artistes, ni artisans, connaisseur de l’art ancien et contemporain, antiquaire et décorateur, au fait des tendances, les marchands merciers ont façonné le goût de leurs contemporains. Hommes de réseaux, ils devaient avoir leurs entrées dans la haute aristocratie, la grande bourgeoisie et les meilleurs ateliers, intermédiaires entre une clientèle riche et exigeante, prête à dépenser beaucoup pour son cadre de vie, et des artisans admirablement formés. Ils entretenaient leur notoriété grâce à la publicité.
Leur influence a été considérable mais gardons-nous cependant d’exagérer leur rôle, de leur attribuer tout le mérite des magnifiques productions du XVIIIe siècle. Cette exposition replace brillamment leur action dans un contexte économique et culturel favorable.
Jusqu’au 27 janvier 2019 !


À lire :
La fabrique du luxe. Les marchands merciers parisiens au XVIIIe siècle, catalogue de l’exposition, sous la direction de Rose-Marie Herda-Mousseaux, éditions Paris Musées, 176 p., 29,90 €
Glorieux (Guillaume), À l’Enseigne de Gersaint, Edme-François Gersaint, marchand d’art sur le pont Notre-Dame (1694-1750), Paris, éditions Champ Vallon, 2002, 585 p.


Infos pratiques :

Musée Cognacq-Jay : 8, rue Elzévir, 75003 Paris, ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h : consulter le site du musée

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).