Joseph Dadoune travaillant à la réalisation de Flooring Time, à et pour l’espace Richaud © ville de Versailles.

Jusqu’au 3 décembre, le travail de Joseph Dadoune à l’espace Richaud de Versailles

L’espace Richaud – ancien hôpital remarquablement réhabilité – accueille jusqu’au 3 décembre les œuvres de Joseph Dadoune, artiste franco-israélien actuellement en résidence au Moulin de Saint-Cyr.

Le Kiosque noir, la rencontre de l’art et de l’artisanat :

Parmi les œuvres présentées, une cabane noire aux lignes épurées, couverte de branchages argentés ; en façade : une grande fenêtre formant auvent une fois ouverte. On entre d’un côté, on sort de l’autre ; à l’intérieur : un espace blanc. Souvenir d’enfance, poste de guet dans le désert ou abri éphémère de nomade ? Un peu de tout ça. Né à Nice, grandi à Ofakim – ville sinistrée aux portes du Néguev –, Joseph Dadoune puise dans l’imaginaire et la culture pour nous parler de notre habitat contemporain. Je le remercie de l'entretien qu'il m'a accordé :
Vous avez pensé le Kiosque, puis des menuisiers l’ont fabriqué. En Occident, on oppose souvent, et depuis l’Antiquité, artistes – créateurs d’œuvres uniques, aspirant à la célébrité – et artisans – petites mains anonymes. Que pensez-vous de cette opposition ?
Un artiste professionnel se doit de connaître les traditions techniques et artisanales, sans quoi il ne peut pas réaliser ses concepts. La différence entre l’artiste et l’artisan réside peut-être dans le fait que l’artiste expérimente davantage, prend plus de risques, mettant en avant des objets sans fin utile. L’artiste accompagne et illustre l’évolution du monde. Mais, à mon sens, art et artisanat ont tous deux une vocation spirituelle et sociale. C’était déjà le cas dans la Bible, la construction du Temple en est un bon exemple.
Vous qualifiez cette œuvre de « projet culturel à forte dimension sociale » ; parce que vous l’avez fait réaliser par des personnes en reconversion professionnelle ?
Pas seulement. Le Kiosque noir correspond à un aboutissement de mes questionnements sur la place sociale de l’architecture. Aujourd’hui, nous logeons dans des architectures uniformisées. Notre inconscient et notre culture ne peuvent pas s’exprimer dans de tels appartements standardisés. Avec le Kiosque noir, je mets en avant l’expérience du célibat, de la liberté ; l’ombre et la lumière, l’Occident et le Proche-Orient. C’est en quelque sorte un autoportrait par le biais de l’architecture. Chacun d’entre nous pourrait appliquer ce concept : vivre dans un bâtiment en accord avec son identité profonde.
Quelles ont été les différentes étapes de la conception et de la réalisation du Kiosque ?
Tout ce que je réalise résulte de mes expériences personnelles et de longues réflexions sur ce qui m’interpelle socialement. Pendant la réalisation de la maquette du Kiosque, mon atelier se trouvait dans le quartier des réfugiés érythréens, dans le sud de Tel-Aviv. La toiture était de tôle ondulée, doublée d’une mousse d’isolation. J’ai alors commencé à concevoir la maquette d’un habitat minimal qui aurait deux fonctions : lieu de vie et lieu de travail ; et ce, dans un esprit en opposition totale avec l’ambiance de Tel-Aviv, ville du libéralisme sans limites où des tours poussent de partout. J’ai expérimenté les volumes de mon habitat minimal avec un mètre, en me déplaçant dans mon atelier pour évaluer les volumes et ressentir en moi-même comment créer un espace d’inspiration atemporel. Au cours de ce projet, je me suis rapproché des schémas de l’architecture funéraire égyptienne – notamment le mastaba – et des techniques japonaises très anciennes d’assemblage de panneaux de bois par emboîtement.
Justement, par qui a été fabriqué le Kiosque noir ?
Le Kiosque noir a vu le jour dans le cadre d’une exposition de mon travail à l’espace d’art Le Moulin à la Valette-du-Var en 2014. Isabelle Bourgeois, sa directrice, a eu la bonne idée de contacter l’Afpa – association pour la formation professionnelle pour adultes – pour leur proposer de réaliser le Kiosque. Les responsables ont tout de suite été d’accord, trouvant judicieux de faire participer leurs stagiaires à un projet d’art et d’architecture ; d’autant plus que l’entreprise devait à une exposition tout près de l’Apfa.
Quels matériaux ont été utilisés ? Pourquoi le noir, d’ailleurs très présent dans l’ensemble de votre œuvre ?
Du contre-plaqué pour son prix très bas – puisque l’idée était de concevoir un habitat minimum low cost. Entre les parois, une mousse assure l’isolation thermique. Le plafond est couvert de palmes peintes en blanc, issues de l’imaginaire de la Méditerranée et du Proche-Orient. L’imaginaire du Proche-Orient a pour origine la nuit – car le calendrier est lunaire – tandis que l’imaginaire occidental se situe dans le réalisme du jour et du soleil car le calendrier est solaire. Le noir du Kiosque correspond au noir de la nuit profonde du désert. Cette cabane a trois références : le cube noir – Die, ultra minimaliste, réalisé par l’Américain Tony Smith en
1962 –, le cube recouvert de velours noir de la Mecque et la cabane nomade des Hébreux dans le désert.



Y a-t-il un lien entre le Kiosque noir et Flooring Time – un tapis de goudron de 8 mètres sur 4 mètres – conçu sous la coupole de la chapelle néo-classique de l’espace Richaud ?
Si le Kiosque noir est une idée en quatre dimensions, le Flooring Time fait, lui, référence au va-et-vient entre le sol et la verticalité. Pour revenir à votre propos du début, dans les deux cas, sans le savoir-faire technique, ces deux œuvres n’existeraient pas. En ce sens, l’artiste et l’artisan sont très proches.
La réalisation technique du Kiosque est de grande qualité : aucun clou apparent, assemblages parfaits.
L’absence de clou a été dès le départ une priorité. Les contraintes techniques découlent de cette décision : je voulais rendre invisible ce qui maintient debout cette cabane, par ailleurs démontable. Elle a déjà été montée, puis démontée et remontée.
Comment s’est passée la collaboration entre un artiste et des artisans ? À votre avis, quels liens les menuisiers en apprentissage ont-ils noués avec ce projet artistique ?
C’est au travers des plans que notre relation s’est construite. Les apprentis se sont connectés aux enjeux conceptuels et spirituels de cette construction par le biais du cahier des charges très précis : que cette cabane tienne debout sans clous apparents et qu’elle soit montable et démontable. Les artisans ont beaucoup apprécié ce projet atypique sur le plan technique. Leur savoir-faire et leurs conseils m’ont permis de résoudre des questions que, théoriquement, je ne pouvais anticiper. Ce dialogue dans le travail est pour moi la clef de voûte de la rencontre, source d’une grande joie de vie. Chacun de nous est sorti enrichi de cette expérience.


Sillons, espace Richaud : 78, boulevard de la Reine, 78000 Versailles. Jusqu’au 3 décembre, du mercredi au dimanche, de 12h. à 19h. ; entrée libre.

 

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).