Château de Compiègne, épisode 2 : Les séries
Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Compiègne est cher au cœur d’Eugénie. C’est là qu’en décembre 1852, Napoléon III lui fait une cour assidue, et c’est dans ce château que, devenue impératrice, elle mène les « séries », plusieurs jours de mondanités rassemblant de nombreux invités triés sur le volet.
Le trèfle de Compiègne

Édouard-Louis Dubufe, « L’impératrice Eugénie », huile sur toile, 1853 ; château de Compiègne, musée du Second Empire
Sur ce tableau, l’impératrice porte de nombreux rangs de perles au cou et aux poignets et, plus discret, un bijou auquel elle est restée attachée toute sa vie : une épingle en forme de trèfle qui clôt son décolleté.
Ce bijou est le premier cadeau qu’Eugénie a reçu de celui qui allait devenir son époux. Alors qu’elle était invitée à Compiègne, la jeune femme a admiré la rosée du matin sur un trèfle. Le lendemain, elle recevait de l’empereur une broche en forme de trèfle, garnie de diamants et d’émeraudes, bijou aujourd’hui perdu.
L’invitation à Compiègne
En 1856 commencent les séries de Compiègne. Chaque automne, la cour y séjourne pendant un mois et demi et les souverains reçoivent des centaines d’invités par fournées d’une petite centaine. Au programme : chasses en forêt, jeux, spectacles, selon un rituel immuable.

Carton d’invitation aux séries de Compiègne
Les heureux élus recevaient un carton les invitant à passer plusieurs jours au château. Au verso, Félix Baciocchi, surintendant des spectacles de la Cour, leur précisait les modalités du séjour. Un train spécialement affrété partait de la gare du Nord. À leur arrivée en gare de Compiègne, les invités étaient conduits jusqu’au château en chars à bancs – voitures hippomobiles ouvertes à quatre roues. Un huissier les accompagnait ensuite jusqu’à l’appartement qui leur avait été attribué, à l’instar d’un groom conduisant les voyageurs à leur chambre dans un grand hôtel.

Chambre de l’appartement d’invités n°32-33 © GP-RMN (domaine de Compiègne)/ T. Querrec

Chambre de l’appartement d’invités n°32-33 © GP-RMN (domaine de Compiègne)/ T. Querrec
Les invités de prestige disposaient d’un luxueux appartement – situé au bel étage, celui du couple impérial – à l’image de celui-ci. Le mobilier d’acajou est plutôt simple pour une époque férue de meubles très richement ornés aux formes généreuses. Ce sont les motifs floraux foisonnants des tissus tapissant sièges et murs qui donnent à l’aménagement l’opulence alors recherchée.
La plupart des invités devaient cependant se contenter d’un logement exigu et à l’ameublement sommaire. Alors que l’impératrice lui demande s’il était bien installé, le peintre Thomas Couture lui répond : « Je me trouve d’autant mieux, madame, que ma chambre me rappelle la mansarde où j’ai fait mes débuts artistiques ».
Les mondanités de Compiègne
Dès le soir de leur arrivée, les invités sont présentés au couple impérial dans le salon des Cartes. Puis le cortège se rend dans la salle de bal, où est dressée la table du souper. Les convives assis au plus près des souverains sont choisis à l’avance ; les autres prennent place où bon leur semble. Sans disparaître, l’étiquette s’assouplit considérablement à Compiègne. Seule obligation faite aux invités : se présenter au souper à la table impériale – les hommes en culotte et frac, les femmes en robe de soirée.
Les divertissements sont nombreux sans être originaux : chasse – à courre et à tir –, promenades en forêt, excursion jusqu’au château de Pierrefonds qu’Eugène Viollet-le-Duc était chargé de restaurer. Certains de ces amusements nous semblent aujourd’hui quelque peu puérils : charades, parodies…
À Compiègne, les invités découvrent une vie de cour beaucoup plus détendue que celle des Tuileries. La description des séries par la princesse de Metternich, épouse de l’ambassadeur d’Autriche, laisse comprendre que la sobriété n’y était toutefois pas de mise. « Rien au monde n’était plus curieux pour nous que de regarder de nos fenêtres l’arrivée des voitures à bagages. […] À peu près vingt minutes après l’arrivée des maîtres débarquaient les fourgons ! C’était un spectacle extraordinaire et unique, car on eût dit que la ville de Paris déménageait. Ce qu’on voyait décharger de caisses était inimaginable ! Nous en avons compté un jour jusqu’à neuf cents !!! C’est que chaque femme faisait mettre ses robes du soir chacune séparément dans une caisse en bois blanc […]. Il fallait voir ce grouillement de valets de chambre et de femmes de chambre affolés, criant et hurlant dans la cour pour démêler leurs bagages ! »

L'impératrice Eugénie et les dames de la 3e série de 1856 sur la terrasse du château de Compiègne, photographie
Eugénie sait mettre ses invités à l’aise et témoigne de l’intérêt à chacun d’eux. Elle maîtrise l’art de la conversation, passant aisément d’un sujet à l’autre, et plaisante de bonne grâce. L’écrivain Octave Feuillet relate une séance de spiritisme improvisée, dans une ambiance légère. « L’impératrice disait “soyons sérieux” et ne l’était guère, la table seule faisait bonne contenance et ne bougeait pas ».
Eugénie est à la fois digne de son rang d’impératrice et une femme de son temps : elle s’adresse à toutes les composantes de l’élite.

Salon de thé (anciennement dit salon de musique) © GP-RMN (domaine de Compiègne)/ Stéphane Maréchalle

Salon de thé © GP-RMN (domaine de Compiègne)/ Stéphane Maréchalle
À cinq heures de l’après-midi, Eugénie y convie à prendre le thé une vingtaine de personnes qu’elle souhaite particulièrement honorer. On sait qu’en 1865, Louis Pasteur a été invité trois fois à prendre le thé. Avec un confrère, le savant a procédé à une expérience sur la circulation du sang dans le corps d’une grenouille. Puis l’impératrice s’est piqué le doigt afin que son sang soit, au microscope, comparé à celui d’un animal.
L’aménagement actuel de cette pièce a été conçu par l’impératrice elle-même. C’est un parfait exemple de l’éclectisme alors en vogue : les grandes armoires plaquées de laque de Chine et les tapisseries témoignent de son goût pour l’Extrême-Orient. Eugénie a également choisi les sièges provenant du Grand Cabinet de la reine Marie-Antoinette à Saint-Cloud ; l’impératrice admirait beaucoup la dernière reine de l’Ancien Régime. À ces sièges prestigieux, anciens, se mêlent des sièges capitonnés et ornés de passementerie, caractéristiques du Second Empire.

Grand canapé confortable du salon de thé, hêtre, lampas de soie à motifs floraux © RMN-GP/ Stéphane Maréchalle

Pouf cordiforme du salon de thé, bois sculpté et doré, soie et tapisserie ; château de Compiègne © RMN-GP/ Tony Querrec
Les invités des séries pouvaient se déplacer librement dans le château, et par exemple prendre place dans le confident ou l’indiscret du salon de famille. Le confident accueille deux personnes en vis-à-vis, ce qui favorise les confidences, tandis que l’indiscret, lui, en accueille trois !

Confident du salon de famille © RMN-GP/ Thierry Ollivier

Indiscret du salon de famille
Un honneur onéreux
Si on mentionne systématiquement les invités célèbres – Eugène Delacroix, Charles Garnier, Gustave Flaubert, Giuseppe Verdi, Louis Pasteur, les Rothschild et les Pereire… –, les séries n’avaient rien d’assemblées artistiques et intellectuelles. Il s’agissait avant tout de mondanités, de réseautage, dirions-nous aujourd’hui.
Malgré quelques mélanges, chaque série rassemblait des personnes qui se connaissaient déjà et qui appartenaient à une même sphère sociale : la diplomatie, l’armée, le monde de la finance…
Passer une semaine à Compiègne était une distinction flatteuse, mais onéreuse. Certains redoutaient l’invitation pour laquelle il fallait se mettre en frais. Par ailleurs, on finissait par s’ennuyer et, en octobre ou novembre, il pouvait déjà faire froid. « Je suis à moitié mort. Le destin ne m’avait pas fait pour être courtisan », déplore Prosper Mérimée, pourtant ami proche de l’impératrice.
Plus que de simples divertissements, les séries de Compiègne constituaient un outil politique efficace en contribuant à fidéliser les élites. Après avoir bénéficié d’un tel honneur social, il était difficile de critiquer le régime.
Bonne visite du domaine de Compiègne
La visite des Grands Appartements du château de Compiègne (de styles Louis XVI, Empire et Napoléon III) se poursuit par le musée du Second Empire et le musée de l’impératrice. D’autres salles sont accessibles sur rendez-vous – en groupe ou en individuel. Pour en savoir +
Parmi ces salles exceptionnellement ouvertes : les appartements d’invités, que nous avons évoqués dans cet article, et la Petite Galerie : une enfilade de six salles – inaugurées au printemps 2026 – qui exposent de belles œuvres jusque-là cachées dans les réserves du château.
La visite de la Petite Galerie permet de voir au grand tableau inachevé de Thomas Couture, « Le Baptême du prince impérial ».
Pour en savoir + sur Eugénie

Thomas Couture, esquisse pour « Le Baptême du prince impérial »

