Château de Compiègne, épisode 1 : L’année Eugénie
Sandrine Zilli
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Il y a deux cents ans naissait à Grenade Maria Eugenia Ignacia Agustina de Pollafox Portecarrero de Guzmán y Kirkpatrick, marquise d’Ardalès, de Moya, comtesse de Teba, de Montijo. Pour la postérité : l’impératrice Eugénie !
À cette occasion, revenons sur les grandes étapes de sa vie !

Eugénie, photographie, 1920 – peu de temps avant son décès © Wikipédia
Dans Le professeur et la sirène, Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957), écrivain issu de la grande aristocratie sicilienne – qu’il a si bien dépeinte dans Le Guépard –, raconte un souvenir de sa toute petite enfance. Sa bonne le réveille plus tôt que d’habitude, l’apprête avec soin et, dans le soleil aveuglant de l’été sicilien, le petit garçon est présenté à « une très vieille dame, très voûtée et avec un nez crochu, enveloppée de voiles de veuve qui s’agitaient furieusement au vent ». Qui était-elle ? Rien moins que l’ancienne impératrice des Français. La scène a dû se dérouler vers 1900. Eugénie avait perdu son trône depuis trente ans, il lui en restait vingt à vivre.
Une princesse espagnole aux origines écossaises
Née en Espagne dans une famille d’Afrancesados – des francisés ralliés aux idées des Lumières, puis à l’Empire – elle grandit dans l’admiration de l’épopée napoléonienne. Elle était née un 5 mai – jour de la mort de Napoléon – ; elle y voyait un signe.

Félix Benoist, « Les Champs-Élysées vus du sommet de l’Arc-de Triomphe, lithographie, vers 1850 © Wikipédia
Eugénie a huit ans et sa sœur Paca neuf lorsque leur mère décide de s’installer à Paris, à l’abri des guerres civiles (dites carlistes) qui déchirent alors l’Espagne. Elles s’installent dans un faubourg encore champêtre, les Champs-Élysées. Paca et Eugénie fréquentent une maison d’éducation réputée, le couvent des Dames du Sacré-Cœur, près des Invalides. Parmi les amis de la famille : Prosper Mérimée et Stendhal. Ce dernier raconte aux deux fillettes les hauts faits de l’Empire.
Une rencontre capitale
En 1849, Eugénie fait la connaissance de Louis-Napoléon Bonaparte. C’est une jeune fille à marier de 23 ans. Lui a 40 ans et est président de la Deuxième République. Officiellement célibataire, il vit maritalement avec une riche Anglaise, Harriet Howard, longtemps son principal soutien financier, mais leur amour, illégitime, reste condamné à la clandestinité.
Le président de la République arrive à la fin de son mandat, mais n’entend pas renoncer au pouvoir. Un coup d’État rétablit l’Empire le 2 décembre 1851 – date anniversaire du sacre de Napoléon 1er et de la victoire d’Austerlitz. Au nouvel empereur, il faut une impératrice. Les familles royales rechignent à unir une de leurs filles à cet aventurier, ce parvenu. Le choix de Napoléon III se porte alors sur cette charmante Espagnole, au grand dam du clan Bonaparte qui la traite d’aventurière, de lorette – femme aux mœurs légères.
Janvier 1853, la cérémonie religieuse est célébrée à la cathédrale Notre-Dame. L’aigle épouse une cocotte, raille Victor Hugo alors exilé à Jersey.
L’époque est dure aux femmes déterminées et ambitieuses. Une méchante épigramme, bien sûr anonyme, circule alors dans Paris :
Montijo, plus belle que sage,
De l’empereur comble les vœux :
Ce soir, s’il trouve un pucelage,
C’est que la belle en avait deux !
L’atout charme du Second Empire

Franz Xaver Winterhalter, « L’impératrice Eugénie », huile sur toile, vers 1853 ; Château de Compiègne, musée du Second Empire
« À la veille de monter sur un des plus grands trônes d’Europe, je ne puis me défendre d’une certaine terreur : la responsabilité est immense. Le bien, comme le mal, me sera souvent attribué », écrit Eugénie à sa sœur.
L’ambitieuse n’a rien d’une écervelée et saura s’imposer. À la fois épouse de confiance, reine des élégances, mère de l’héritier de l’Empire, soutien de la politique de son époux, digne exilée.

Franz Xaver Winterhalter, « Eugénie et ses dames d’honneur », huile sur toile, 1855 ; château de Compiègne, musée du Second Empire
Toute sa vie Eugénie est restée attachée à cette immense toile (3 m x 4 m) qu’elle avait probablement personnellement commandée à Franz Xaver Winterhalter, brillant portraitiste de l’aristocratie européenne.
Couronnée de fleurs, l’impératrice brandit un bouquet de chèvrefeuille. Elle porte une robe blanche rehaussée de rubans violets, allusion à la violette, symbole de ralliement à la cause bonapartiste.
À sa droite, en rose, la princesse d’Essling ; à sa gauche, la duchesse de Bassano ; au premier plan, en vert, la comtesse de Montebello – des noms de victoires napoléoniennes ! La noblesse d’Empire est naturellement favorable à Napoléon III. Cependant, le régime est également soutenu par tous les partisans de l’ordre – la haute bourgeoisie, le clergé, l’aristocratie d’Ancien Régime, les notables ruraux…
Le peintre détaille les robes à crinoline aux tons pastel, rehaussées de volants, de rubans et de dentelle.
Ce portrait de groupe a conquis les visiteurs de l’exposition universelle de 1855. Les amateurs d’art ont été moins emballés ; même l’ami Mérimée a été consterné par ce « troupeau de lorettes […] aux petites mines maniérées, qui pourraient servir d’enseigne au Bal Mabille » – lieu de divertissement fort en vogue, mais pas toujours bien fréquenté.
Les critiques ont reproché au peintre sa mise en scène théâtrale. L’impératrice, en surplomb, et ses dames formant un cercle autour d’elle ne semblent pas assises sur l’herbe de la clairière, mais sur quelque tabouret dissimulé.
Largement diffusé en estampes, ce tableau est devenu, après 1870, le symbole de la « fête impériale ». Cette expression désigne le luxe et la frivolité des mondanités qui ont rythmé le règne de Napoléon III et d’Eugénie. Parmi ces mondanités : les séries de Compiègne que nous évoquerons dans l’article suivant.

Jean-Baptiste Carpeaux, « Le prince impérial et son chien Néro », bronze, 1865 ; château de Compiègne, musée du Second Empire
En 1856, après une terrible fausse couche, Eugénie donne enfin un héritier au régime ; sa popularité est à son faîte. Louis, communément appelé le prince impérial et affectueusement surnommé Loulou, est la grande consolation de cette épouse souvent blessée par les incartades amoureuses de son époux.

Ferdinand Bac, « Madame de Castiglione, 1857 », lavis d’encre et aquarelle, années 1930 ; château de Compiègne, musée de l’impératrice
La cour bruissait en effet des infidélités de l’empereur ; parmi ses conquêtes : la comtesse de Castiglione, une intrigante dépêchée comme espionne auprès de Napoléon III par les autorités italiennes du Risorgimento.
Le musée de l’impératrice expose des portraits de fantaisie de la Castiglione, exécutés dans les années 1930 par Ferdinand Bac, petit-fils naturel de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie.
Eugénie en 1870
Napoléon III a confié trois fois la régence à son épouse, la dernière fois lors de la guerre qu’il déclare à l’été 1870 à la Prusse du chancelier Bismarck. Si Eugénie s’est montrée favorable à cette entreprise hasardeuse, la responsabilité en revient toutefois à Napoléon III et à son gouvernement.
L’armée française était insuffisamment préparée et la santé de l’empereur très mauvaise – ses calculs rénaux, passés dans la vessie, provoquaient des douleurs atroces.
La France subit défaite sur défaite avant de capituler à Sedan le 1er septembre 1870 ; la République est proclamée le 4. Napoléon III est fait prisonnier ; Eugénie se voit contrainte de quitter Paris. Elle se réfugie chez le Dr Evans, son dentiste, qui organise sa fuite en Angleterre. Elle y retrouve son fils, et quelques mois plus tard, l'empereur déchu.`
50 ans d’exil
Eugénie a 44 ans à la chute de l’empire ; il lui reste un demi-siècle à vivre.

James Tissot, « Le prince impérial et sa mère à Chislehurst », Camden Place, huile sur toile, 1874 ; château de Compiègne, musée de l’impératrice
Eugénie et le Prince impérial, debout dans le jardin de leur résidence de Chislehurst, se donnent le bras. À l’arrière-plan à droite, trois silhouettes évoquent la suite impériale.
Ce tableau a les teintes de l’automne ; le sol est jonché de feuilles. Une table et deux fauteuils de rotin ont été installés en extérieur ; la mère et le fils semblent avoir été interrompus dans leurs activités.
Eugénie est en deuil de son époux, qui s’est éteint deux ans plus tôt à Camden Place, et le prince impérial porte l’uniforme des cadets de Woolwich.
« Je suis morte en 1879 »

Paul Jamin, « La mort du prince impérial », huile sur toile, 1882 ; château de Compiègne, musée de l’impératrice
Cette année-là, son fils bien-aimé, qui s’est engagé dans l’armée britannique, trouve la mort dans des conditions atroces en Afrique du Sud. Pris dans une embuscade zouloue et abandonné par son escorte, il reçoit dix-sept coups de sagaie. Il avait 23 ans.
Eugénie a effectué le voyage jusqu’au lieu du drame, où elle s’est recueillie.
Août 1910. Un petit groupe visite le château de Compiègne ; parmi eux, une vieille dame au visage dissimulé par une voilette. Dans l’ancienne chambre du prince impérial, elle chancelle, on la fait asseoir ; elle relève sa voilette, le guide reconnaît alors l’ancienne impératrice. Elle demande à rester seule quelques minutes.
Dix ans plus tard, Eugénie s’éteint à Madrid. Elle avait 94 ans et venait de se faire opérer de la cataracte. Son corps rejoint ceux de son époux et de son fils dans le mausolée qu’elle a fait construire à Farnborough, dans le sud de l’Angleterre.
Pour en savoir +
Visuel annonçant l’article : Franz Winterhalter, « Eugénie de Montijo », huile sur toile, 1864 ; château de Compiègne
Prochain article : Les séries de Compiègne

