La fabrique du luxe, l'histoire des marchands merciers parisiens
En 2018, le charmant musée Cognacq-Jay a accueilli une exposition sur les marchands merciers parisiens, personnages méconnus et pourtant incontournables dans le commerce du luxe au XVIIIe siècle. Une centaine d’œuvres et de documents d’archives évoquent leur culture, leur sens des affaires, leur goût de l’innovation, leurs réseaux ; dans une scénographie reprenant les couleurs prisées de l’époque : rose poudré, parme pâle, vert céladon, jaune paille et bleu dauphin.
Une profession méconnue
Thomas-Joachim Hébert, Lazare Duvaux, Simon-Philippe Poirier ou encore Dominique Daguerre. Des noms oubliés, souvent même des amateurs d’art. Or, au 18e siècle, ces professionnels de la décoration ont fourni le meilleur à l’élite de leur temps. Edme-François Gersaint échappe à l’anonymat, et encore, plus que lui-même, c’est son enseigne, peinte par Antoine Watteau, qui est passée à la postérité. Le tableau de très grande dimension, conservé à Berlin, est reconstitué dans les combles du musée.

Reconstitution de l’enseigne de Gersaint d’après le tableau de Watteau

Jean-Antoine Watteau, étude pour « l’Enseigne de Gersaint », 1720, sanguine, pierre noire et craie blanche sur papier ; musée Cognacq-Jay, Paris © Musée Cognacq-Jay/Roger-Viollet
Deux employés procèdent à l’emballage d’un grand miroir et d’un tableau représentant probablement Louis XIV – allusion au nom de la boutique de Gersaint, Au Grand Monarque.

Nicolas Jean-Baptiste Raguenet (1715-1793), « La joute des mariniers, entre le pont Notre-Dame et le pont au Change », 1751, huile sur toile ; musée Carnavalet, Paris ©Musée Carnavalet/Roger-Viollet
Lorsque Watteau réalise cette enseigne, en 1720, Gersaint est un jeune marchand qui vient de s’installer sur le pont Notre-Dame. Le tableau de Raguenet nous montre ce dernier tel qu’il était alors : de part et d’autre d’une large rue s’élevaient de hautes maisons à façade en pignon. Rare passage entre les deux rives de Paris, cette rue était très fréquentée et les boutiques du rez-de-chaussée, bien que petites et obscures, fort recherchées des commerçants.
Dans l’exposition, un plan de Paris attire l’attention du visiteur sur les axes du luxe parisien au 18e siècle – la rue Saint-Honoré (les environs du Louvre et les boutiques du Palais-Royal), les quais – et aussi sur les lieux importants pour la profession de marchand-mercier : le Bureau de la corporation (rue Quincampoix) et l’église du Saint-Sépulcre (rue Saint-Denis) qui accueillait les offices de la confrérie. Tous deux ont été détruits.
Des « vendeurs de tout, faiseurs de rien » ?
Les amateurs d’histoire de l’art connaissent cette formule lapidaire – attribuée à Diderot et figurant dans L’Encyclopédie – à laquelle on réduit trop souvent les marchands merciers. Elle n’est peut-être pas si méprisante qu’on pourrait le croire de prime abord. En effet, ces marchands formaient une corporation à part, la seule à ne rien fabriquer.
Sous l’Ancien Régime, les professions artisanales étaient organisées en corporations. Une seule était intellectuelle : celle des marchands merciers. C’est ce que laisse entendre Diderot : ils vendent de tout, mais ne fabriquent rien de leurs mains. Ils s’adressent donc à d’autres corporations pour faire réaliser ce que leurs clients leur commandent. Ils passent commande à divers artisans à qui il leur arrive de fournir des matériaux rares et précieux – laque, porcelaine. La dépendance économique de certains artisans à leur égard était parfois importante.
L’art d’enjoliver
Les marchands merciers n’ont pas le droit de fabriquer quoi que ce soit, mais ils peuvent transformer les objets qu’ils achètent, et ne s’en privent pas. Dans ce but, ils avaient en stock des objets préfabriqués qu’ils destinaient à l’embellissement d’une autre production, tel ce rouleau d’ornement textile :

Le baron de Besenval dans son salon de compagnie, Henri-Pierre Danloux (1753-1809), huile sur toile, 1791, Londres, National Gallery.
La fleur traitée de manière naturaliste est très présente dans l’esthétique du 18e siècle.

Cage à oiseaux, travail anonyme, fer peint et porcelaine de la manufacture de Vincennes, vers 1750-1751 ; musée des Arts Décoratifs © MAD, Paris
Ces fleurs « façon de Saxe » ont été réalisées à la manufacture de porcelaine de Vincennes, dans la « fleurisserie », atelier actif seulement pendant une dizaine d’années. Les fleurs de porcelaine, au rendu très réaliste, sont montées sur des tiges en bronze. Le marchand les a achetées, puis les assemblées sur une cage. Il n’a fabriqué ni la cage ni les fleurs ; il est pourtant le créateur de l’objet tel que nous le voyons.
Le marchand mercier se charge aussi de la livraison, parfois périlleuse. En 1747, Gersaint envoie ce genre d’objet au comte de Tessin – architecte, diplomate et collectionneur francophile – à Stockholm. On imagine le soin qu’il a dû porter à l’emballage et au transport !

Candélabre à deux branches en bronze ciselé et doré, garni d’un oiseau et de fleurs en porcelaine provenant de la manufacture de Messein en Saxe et de la manufacture royale de Vincennes, vers 1750 ; musée Cognacq-Jay, Paris ©Musée Cognacq-Jay/Roger-Viollet
Le goût des matières exotiques
Depuis le début du 14e siècle, leurs statuts permettaient aux marchands merciers de vendre des pièces en provenance d’Orient. Au Moyen Âge, il s’agissait essentiellement de tissus puis, à partir du 17e siècle, laques et porcelaines arrivent en Europe par le biais de compagnies commerciales. Les artisans ne pouvaient pas acheter ces matériaux onéreux, ce sont les marchands merciers qui les leur fournissaient.
Thomas-Joachim Hébert 1687-1773) est un des plus grands marchands merciers du règne de Louis XV. Il serait le premier à avoir eu l’idée d’intégrer un panneau de laque d’Extrême-Orient à un meuble réalisé à sa demande. C’est lui qui a fourni au Garde-Meuble de la Couronne la fameuse commode noire de la reine Marie Leszczynska.
Quelques années plus tard – entre 1742 et 1743 –, ce même Hébert livre à Mme de Mailly, éphémère maîtresse du roi, une commode et une encoignure pour sa chambre bleue du château de Choisy. Les murs, le lit et les sièges étaient garnis d’une moire bleu et blanc tissée avec de la soie filée par la jeune femme elle-même. Un mobilier assorti est commandé au marchand mercier, qui en confie la réalisation à l’ébéniste Mathieu Criaerd.

Candélabre à deux branches en bronze ciselé et doré, garni d’un oiseau et de fleurs en porcelaine provenant de la manufacture de Messein en Saxe et de la manufacture royale de Vincennes, vers 1750 ; musée Cognacq-Jay, Paris ©Musée Cognacq-Jay/Roger-Viollet