Voit-on les meubles tels qu’ils ont été conçus ?
Au fil des siècles, les meubles ont été restaurés – plus ou moins fidèlement – voire même fortement modifiés. Par ailleurs, il est rare qu’on les voie dans leur décor d’origine. Restons avec BVRB avec cet exemple précis :

Secrétaire de style Louis XV, fermé, estampillé BVRB (on ne le sait avec certitude que depuis 1990), vers 1755, Le Mans, musée de Tessé.

Le même secrétaire, ouvert.
Il se compose de trois parties :
- un bas d’armoire à deux vantaux, surmonté d’une tablette coulissante de marbre blanc
- un abattant, formant bureau une fois ouvert
- une armoire vitrée, garnie de rideaux en satin blanc.
Le placage associe un frisage de bois de rose à des motifs végétaux en bois de violette, sur un bâti de chêne. Des bronzes dorés enrichissent l’ensemble.
Ce meuble est conservé au Mans depuis le début du XIXe siècle. C’est Pierre Verlet (1908-1987) qui l’identifie à celui mentionné dans l’inventaire du Grand Trianon et en retrouve la trace dans le Livre-Journal du marchand Lazare Duvaux en 1755. Pierre Verlet l’attribue, par rapprochement stylistique, à BVRB, attribution confirmée par la découverte de l’estampille lors de la restauration du meuble en 1990.
Un meuble de façade :
Aujourd’hui, ce secrétaire est marqueté en façade et sur ses deux côtés. Dans le cabinet de retraite du roi à Trianon, il était destiné à être encastré dans une niche, ses côtés n’avaient donc pas été marquetés. Dans la même logique, les flancs sont rectilignes, contrastant avec les courbes rocaille de la façade. Il reste au Grand Trianon jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. En 1793, au moment des grandes ventes révolutionnaires, il est acquis par la citoyenne Glaize. Sorti de sa niche, le placage des flancs s’avère nécessaire.
On sait par un inventaire qu’en 1821, il appartient à l’évêque du Mans. Trente ans plus tard, l’évêque de l’époque exprime dans une lettre son souhait de « remplacer les deux côtés en acajou, en désaccord complet avec le meuble, par deux côtés en bois de rose ». On en déduit qu’après la vente révolutionnaire, les côtés avaient été ornés d’acajou, le bois prisé à la fin du XVIIIe siècle. Le bois de rose, cher à BVRB, était alors passé de mode et certainement introuvable dans ces temps troublés. C’est probablement à cette époque que le marbre griotte – qui s’accordait à celui du marbre de la cheminée du cabinet de retraite –, abîmé, avait été remplacé par un marbre blanc.
En conclusion, ce secrétaire n’est pas sorti de l’atelier de BVRB tel que nous le voyons aujourd’hui ; et c’est le cas de bien d’autres meubles.
Le boudoir défiguré de Millemont
Le château de Millemont, situé entre Mantes-la-Jolie et Rambouillet, doit son nom aux vallons du pays Mantois. On ignore le nom de l’architecte décorateur qui l’a agrandi au XVIIIe siècle (vers 1760), aménageant à l’extrémité d’une aile un petit appartement composé de quelques pièces entresolées : antichambre, chambre, boudoir, salle de bains et des « lieux à l’anglaise », entendez des toilettes avec chasse d’eau ! On apprécie alors le confort et l’intimité d’un petit appartement aux pièces ramassées, en marge des appartements d’apparat, généralement constitués d’une enfilade de hautes pièces rectangulaires. Dans un tel appartement, le décorateur peut laisser libre cours à sa fantaisie ; il est beaucoup moins contraint par les règles de l’étiquette que dans les appartements de représentation.
Intéressons-nous au boudoir, élégant petit salon, où la maîtresse de maison peut se retirer, bouder la compagnie.

Boudoir du château de Millemont, vers 1760. Les murs de cette pièce exiguë sont ornés d’élégantes boiseries rechampies et tapissés de miroirs créant des perspectives mouvantes. Les courbes dominent, mais la ligne droite n’est pas absente. La console et le divan sont incontestablement rocaille – style Louis XV, tout en courbes et contre courbes. Au contraire, l’encadrement de l’alcôve et les montants des miroirs sont parfaitement rectilignes, annonçant le style Louis XVI. Bel exemple de style Transition. Les meubles épousent parfaitement les lignes des boiseries, il ne fait aucun doute qu’ils ont été imaginés les uns pour les autres.
Cette photographie publiée dans le n° 190 de Connaissance des arts en décembre 1967, illustrait un article de Henry Sorensen : « Le boudoir tout en fleurettes Louis XV qui a survécu secrètement au château de Millemont ». Depuis, il a malheureusement été défiguré, comme en témoigne cette autre photographie, accompagnant, elle, un article très intéressant de Julien Lacaze, « Le démantèlement des grandes demeures : de La Roche-Guyon à Dampierre (1987-2013) » paru dans La Tribune de l’art en avril 2013 :

Le constat est sans appel. Privé de son mobilier, le boudoir est défiguré, d’autant plus que le bois foncé (de l’acajou ?) et les lignes droites du canapé de remplacement tranchent fortement avec les courbes rechampies de la menuiserie Louis XV. Mais peut-être ce canapé a-t-il été, depuis 2014, remplacé par un autre plus judicieusement choisi