Épisode 2 : Le monastère de Brou, chef-d’œuvre flamand en Bresse
(Le monastère de Brou, épisode 2)
Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Début 16e siècle. En mémoire de son époux défunt, Marguerite de Habsbourg entreprend la reconstruction du vieux monastère de Brou, près de Bourg-en-Bresse. Mais à peine posée la première pierre, elle est contrainte de quitter son duché de Savoie.
Devenue régente des Pays-Bas, elle décide qu’elle sera elle aussi inhumée à Brou et donne à son entreprise une tout autre ampleur. Ce sera un chef-d’œuvre, très empreint de culture flamande !

Vue aérienne du monastère de Brou © Franck Paubel/ CMN
Une église en croix latine (c’est-à-dire dont la nef est plus longue que le chœur) au transept saillant et au chœur vaste, une superbe toiture, un clocher et trois cloîtres constituent le monastère.
Pays-Bas, terre de négoce et d’art
Il y a cinq cents ans, les Pays-Bas – qui comprenaient l’actuelle Belgique – formaient une mosaïque de villes indépendantes et prospères. Gand et Anvers connaissaient alors un grand essor économique et culturel.

Albrecht Dürer, « Le port d’Anvers », dessin au crayon et à l’encre, 1520 ; Vienne, palais Albertina
Drap anglais, métaux allemands, épices d’Orient, soies d’Italie, sel et vins de France, fourrures et poissons de la Baltique s’échangent à Anvers, principal centre de redistribution de marchandises en Europe. On y croise négociants et banquiers venus de toute l’Europe.

Quentin Metsys, « Le prêteur et sa femme », huile sur bois, 1514, ; Paris, musée du Louvre © GP-RMN, Angèle Dequier
Même si les historiens de l’art y voient plus une allégorie de la Fortune, voire de l’Avarice, que le portrait d’un réel couple de changeurs, ce tableau illustre à merveille l’opulence des villes flamandes à l’époque de Marguerite de Habsbourg.
De l’art flamand en Bresse
Riches, les Pays-Bas sont aussi un brillant foyer artistique. Après s’être dans un premier temps adressée à des artistes français, c’est finalement à des Flamands que Marguerite confie la réalisation du monastère de Brou : l’architecte bruxellois Loys Van Boghem, le peintre Jan van Roome (dit Jean de Bruxelles) ou le sculpteur Conrad Meyt pour ne citer que les plus célèbres. Quant aux vitraux, ils sont réalisés par des verriers lyonnais sur des modèles (cartons) fournis par des peintres flamands.
Tout est flamand à Brou : l’abondance des motifs décoratifs et leur richesse, la virtuosité de l’exécution.

Tombeau de Philibert de Savoie au premier plan, tombeau de sa mère (Marguerite de Bourbon) à l’arrière-plan, chœur de l’église Saint-Nicolas-du-Tolentin, monastère de Brou, Bourg-en-Bresse © Franck Paubel/CMN
Comme souvent, les tombeaux sont le fruit d’un long processus créatif, qui nous échappe en partie, et d’un travail d’équipe. Marguerite en avait d’abord commandé le dessin au peintre français Jean Perréal, qui envisageait de collaborer, comme il l’avait déjà fait, avec le sculpteur Michel Colombe.
Elle s’est finalement tournée vers des Flamands. Le peintre Jean de Roome les a dessinés. Leur structure, les motifs décoratifs et les statuettes ont été sculptés par des imagiers brabançons venus travailler quelques années à Brou ; des documents attestent qu’en 1522 leur tâche était achevée.
Les gisants, eux, sont l’œuvre de Conrad Meyt, qui y a travaillé de 1526 à 1530 – avec quelques assistants bien sûr.
Le charme très profane des sibylles (prophétesses de l’Antiquité qui ont annoncé la venue du Christ), leur robe aux plis lourds et profonds, leur coiffure savante sont caractéristiques de l’art flamand de la fin du Moyen Âge.
Aux influences flamandes évidentes, s’ajoute l’héritage bourguignon de Marguerite de Habsbourg – Charles le Téméraire, dernier duc de la Bourgogne indépendante – était son grand-père maternel.
Les pleurants sont des personnages encapuchonnés évoquant le deuil. Dans la réalité, de tels personnages figuraient dans les cortèges funèbres des grands de ce monde. Les pleurants du tombeau de Marguerite de Bourbon, statuettes d’albâtre, rappellent ceux des tombeaux des ducs de Bourgogne de la chartreuse de Champmol – aujourd’hui conservés au musée des Beaux-Arts de Dijon.
L’inspiration flamande se retrouve dans les stalles – silhouettes élancées, en torsion, gestes véhéments, vêtements aux forts effets décoratifs.
Deux équipes y ont travaillé, une composée de menuisiers bressans, l’autre de sculpteurs flamands. Les Bressans ont plutôt travaillé au bâti et aux motifs décoratifs, les Flamands à la statuaire.
L’apparition du Christ à Marie Madeleine reprend une composition du peintre allemand Albrecht Dürer. Celui-ci a effectué un long séjour dans les Flandres entre 1520 et 1521. Il a été reçu à la cour de Malines, par Marguerite en personne, à qui il a offert un exemplaire de toute ses gravures. C’est en effet par le biais de la gravure que se diffusaient les compositions des tableaux.
Une toiture d’exception
Dès l’origine, Marguerite a choisi de couvrir l’église de tuiles vernissées. Cependant, l’entretien du monastère s’est rapidement avéré un gouffre financier, et à chaque réparation de la toiture, les moines optaient pour des tuiles ordinaires, bien moins onéreuses. C’est ainsi que les tuiles polychromes ont progressivement disparu.
Par ailleurs, au milieu du 18e siècle, la toiture est abaissée et mansardée. L’édifice perd alors de sa cohérence.
À la fin des années 1970, charpente et couverture sont en très mauvais état : une restauration s’impose. L’entreprise a été précédée d’un long travail d’investigation afin de connaître au mieux l’histoire de la construction et des restaurations successives de l’église.
Le choix final –mûrement réfléchi – a été de renouer avec l’esthétique originelle : un toit fortement pentu et mis en couleur. Mais quels étaient les motifs d’origine ? Impossible à savoir, un seul texte mentionnait « une trame losangée ». Les motifs ont donc été imaginés à partir d’exemples contemporains de Brou.
C’est avec étonnement que les habitants de Bourg ont découvert ces magnifiques toitures en 1999.
Si en France les toitures de tuiles vernissées sont aujourd’hui presque exclusivement bourguignonnes – l’exemple des hospices de Beaune étant sans conteste le plus célèbre –, l’usage de ces tuiles de couleur était autrefois fréquent dans toutes les régions riches en argile de l’est et du nord du pays.
En 1530, Marguerite a cinquante ans ; son projet n’est pas encore achevé, mais il a pris forme. Elle est sur le point de se rendre à Brou lorsqu’elle tombe subitement malade. Elle s’éteint à Malines. D’abord inhumée à Bruges ; ce n’est que deux ans plus tard que sa dépouille rejoint celle de son bien-aimé Philibert.
À suivre : Derrière le jubé de Brou
Pour en savoir + : Centre des Monuments nationaux, monastère de Brou








