Épisode 4 : La vie quotidienne et ses aléas au monastère de Brou
(Le monastère de Brou, épisode 4)
Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
En cinq cents ans d’histoire, le monastère de Brou a connu des hauts et des bas, failli être démoli, avant d’abriter diverses institutions. La dernière en date, le musée municipal de Bourg-en-Bresse, s’y est installée peu après la Première Guerre mondiale.
Retour sur cette longue histoire, pas toujours simple !

Jean-Baptiste Lallemand, « Vue de l’église de Brou avec la rivière Resouce [Reyssouze] près de Bourg-en-Bresse » pour Le Voyage pittoresque de la France, dessin à la plume, encre brune, encre de Chine et aquarelle, 1781-1784 ; Paris, Bibliothèque nationale de France
Jusqu’au 20e siècle, le monastère de Brou se trouvait à l’écart de la ville de Bourg-en-Bresse. L’impression en découvrant ce joyau architectural en était d’autant plus saisissante.
L’accomplissement d’un vœu fait à Dieu
Un quart de siècle avant Marguerite de Habsbourg, sa belle-mère (Marguerite de Bourbon) avait fait le vœu de reconstruire le vieux monastère délabré de Brou, tout près de Bourg-en-Bresse, mais elle était morte avant de pouvoir l’accomplir. Dans son testament, elle chargeait son fils Philibert de le réaliser.

Marguerite de Habsbourg, veuve de Philibert de Savoie, détail du retable des Sept Joies de la Vierge, chapelle de Marguerite, église du monastère de Brou © Benjamin Gavaudo/ CMN
C’est la veuve de ce dernier qui a finalement tenu la promesse. Marguerite de Habsbourg décide d’en faire le lieu de sépulture de son regretté mari, rompant ainsi avec la tradition. C’était en effet l’abbaye d’Hautecombe, sur les bords du lac du Bourget, qui, depuis des siècles, faisait office de nécropole des ducs de Savoie.

Piero della Francesca, « Saint Nicolas de Tolentin », tempera sur bois, vers 1460 ; Milan, musée Podi Pezzoli
Marguerite obtient du pape Jules II – celui pour qui Michel-Ange a imaginé un époustouflant tombeau – de remplacer les moines bénédictins du vieux monastère par des Augustins de Lombardie.
Cinq cents ans plus tard, la démarche nous semble étrange, mais ainsi Marguerite plaçait son église sous le patronage prestigieux de saint Nicolas de Tolentin, éminent moine de cet ordre, canonisé une soixantaine d’années plus tôt et célébré le 10 septembre, jour anniversaire de la mort de Philibert.
Si l’église est le cœur du projet, la construction a commencé par les bâtiments conventuels, les moines étant très mal logés dans leur vieux monastère.
Entre vie spirituelle et contingences matérielles
En 1506, les moines sont sept, pressés de s’installer dans leurs nouveaux bâtiments. Ils n’ont jamais été plus d’une vingtaine.
Leur mission ? Prier pour le salut de l’âme des défunts inhumés dans le chœur de l’église. C’est ainsi que sept fois en vingt-quatre heures, ils rejoignent leurs stalles.
La régente des Pays-Bas pourvoit à l’entretien du monastère. Elle octroie aux moines des terres dont ils tirent des revenus et leur permet de percevoir des taxes.
Du vivant de Marguerite, l’argent n’a jamais manqué, mais sa mort a changé la donne. Bien sûr, les dons privés continuent d’arriver à Brou – en contrepartie de cette générosité, des prières sont récitées en faveur des donateurs. Ces derniers ont aussi l’honneur d’avoir dans la nef une chapelle dédiée à leur famille. Cependant, l’entretien des bâtiments s’avère vite très onéreux. La belle gueuse et le pauvre magnifique, c’est en ces termes que les moines parlent de leur église et d’eux-mêmes. La belle est au-dessus de leurs moyens !
En 1658, le jeune Louis XIV fait pression sur les Augustins de Lombardie afin qu’ils cèdent la place aux Augustins déchaux de France, beaucoup plus riches. À la veille de la Révolution, ceux-ci seront à leur tour dans la gêne après avoir restauré l’église et les bâtiments monastiques.
Trois cloîtres, trois fonctions

Vue aérienne (prise par drone) du monastère de Brou © Les Quatre Vents
La société qui a vu naître Brou se composait de trois ordres, le monastère comprend trois cloîtres remplissant chacun une fonction précise : loger les visiteurs, loger les moines et assurer l’intendance.
Le premier – le plus proche de l’église – desservait le bâtiment des hôtes. Il constituait ainsi un sas entre le monde profane et celui consacré à Dieu. Son rez-de-chaussée avait été prévu pour héberger la domesticité de Marguerite de Habsbourg qui, elle, aurait occupé de confortables appartements à l’étage avec ses dames d’honneur.

Cloître des hôtes, galerie haute (où devaient être aménagés les appartements de Marguerite de Habsbourg) © David Bordes/ CMN
Des hologrammes évoquent la vie de Marguerite de Habsbourg, la fondatrice du monastère de Brou – femme d’amour, de pouvoir et de culture.

Deuxième cloître dit « cloître des moines » © Franck Paubel/ CMN
Le deuxième cloître, le plus grand, accueillait les moines. Ils logeaient dans les étages et priaient en déambulant dans les galeries du rez-de-chaussée suivant l’usage habituel du cloître.

Troisième cloître dit « cloître des commis » © Marc Tulane/ CMN
Enfin, plus rustique, le troisième cloître était réservé à la vie domestique.
S’y trouvaient la procure (la réserve de provisions), les cuisines, la cave à vin, le réfectoire, les chambres des domestiques.
Sa cour abrite un puits et une porte cochère reliait directement ce cloître aux champs environnants et aux dépendances du monastère.
La Révolution française épargne Brou
En 1790, l’Assemblée constituante supprime les ordres religieux ; les Augustins abandonnent Brou. Les bâtiments, alors en piteux état et très sobrement meublés, sont sur le point d’être vendus comme biens nationaux. Ceux-ci étaient souvent achetés par des entrepreneurs qui les démolissaient pour en récupérer les matériaux, notamment les pierres de taille et le bronze.
Thomas Ribaud, enfant du pays et haut responsable de l’administration départementale, intervient. Il obtient de l’Assemblée constituante l’inscription de ce chef-d’œuvre gothique sur la liste des monuments nationaux à entretenir aux frais de l’État. Seuls le dôme et la flèche couronnant le clocher, symboles trop voyants de féodalisme et de superstition, seront finalement détruits.
Riboud prend une autre initiative décisive : la transformation de l’église en entrepôt à foin et à paille pour l’armée. Les tombeaux et les sculptures disparaissent sous le fourrage et sont ainsi préservés.
Les sculptures de la façade de l’église n’ont pas cette chance. Elles ont été très endommagées, avant d’être refaites au 19e siècle.
La conception harmonieuse des lieux a toutefois été bouleversée par ses affectations successives : prison pour prêtres réfractaires pendant la Révolution, caserne et autre dépôt de mendicité et asile d’aliénés.
En 1823 – sous la Restauration –, le monastère est remis aux autorités ecclésiastiques qui y installent le grand séminaire diocésain au prix de modifications architecturales malheureuses. Au début du 20e siècle, les séminaristes sont contraints de quitter les lieux à la suite de la loi de séparation de l’Église et de l’État.
Un hôpital militaire est installé pendant la Première Guerre mondiale.

Salle du musée municipal de Bourg-en-Bresse, aménagée dans l’ancien appartement du prieur (meubles et tableaux du 18e siècle) © Benjamin Gavaudo/ CMN
Après la Grande Guerre, la municipalité de Bourg-en-Bresse achète une partie des bâtiments afin d’y installer son musée. La collection est éclectique : de Bernard van Orlay, maître flamand au service de Marguerite de Habsbourg, jusqu’à Pierre Soulages, en passant par Jean-François Millet ou Gustave Doré.
À cette riche collection de peintures s’ajoutent des meubles, des émaux bressans ou de la faïence de Meillonnas.
Malgré quelques altérations, cet ensemble conventuel unique a été conservé. Il témoigne encore aujourd’hui de l’amour que Marguerite portait à son époux et de la puissance politique de cette souveraine de la fin du Moyen Âge.


