L'art de vivre et de recevoir à Ferney

Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Élégant et confortable comme l’étaient les riches demeures du 18e siècle, le château de Voltaire à Ferney alliait raffinement, confort et bouillonnement intellectuel, dans un coin reculé du royaume, au climat très rude.

Ferney, capitale des Lumières

Des imbéciles faisaient autrefois des pèlerinages à Jérusalem ou à Lorette ; à présent quiconque se croit de l’esprit va à Ferney, raillait Frédéric II, dont l’amertume remontait au départ précipité de Voltaire du royaume de Prusse.
Effectivement les visiteurs se pressaient à Ferney ; certains de premier plan ; d’autres plus tolérés que désirés. Au temps des Lumières, recevoir est un art, que Voltaire maîtrise. C’est avec grand plaisir qu’il reçoit en 1770 ses amis D’Alembert et Condorcet. C’est avec plus de circonspection qu’il accueille le sculpteur Jean-Baptiste Pigalle qu’il a pourtant qualifié de Phidias français.
Mme Necker, qui anime un brillant salon à Paris, lance une souscription pour réaliser une statue du philosophe ; la tâche est confiée à Jean-Baptiste Pigalle. Si Voltaire est ravi à l’idée d’être statufié, il préfèrerait une représentation idéalisée, dans la force de l’âge. Or, le sculpteur est dépêché à Ferney afin de le portraiturer le plus fidèlement possible. Il envisage même de le figurer drapé à l’antique, donc en partie nu. Mes yeux sont enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin […] Le peu de dents que j’avais est parti, écrit le vieil homme dubitatif à Mme Necker. Il redoutait les sarcasmes, à raison.
Cependant Pigalle arrive en pays de Gex et Voltaire ne peut se dérober. Lorsque l’œuvre est dévoilée à Paris six ans plus tard, Diderot – grand défenseur de l’art antique – est admiratif, mais les quolibets sont légion :
Ce n’est pas là Voltaire, c’est un monstre.
Oh, si c’est un monstre, c’est bien lui !
Le philosophe, viscéralement opposé à la censure, se fait une raison. Il faut laisser M. Pigalle le maître absolu de sa statue.

 

L’aubergiste de l’Europe

Le ballet continuel de visiteurs finit par lasser Voltaire. J’ai quelquefois cinquante personnes à table, semble déplorer Voltaire qui se qualifie « d’aubergiste de l’Europe » […] Je les laisse avec Mme Denis qui fait les honneurs, et je m’enferme. Mme Denis – nièce et maîtresse de Voltaire – joue un rôle prépondérant dans la sociabilité de Ferney.
À Ferney, les invités conversent avec esprit, confortablement installés, jouent aux échecs, lisent et écrivent, montent les pièces de théâtre du maître de maison. Celui-ci, pas toujours objectif, vante les talents de comédienne de sa nièce, qu’il compare à Mlle Clairon, la plus grande actrice de l’époque.

C’est au théâtre et à son remarquable sens des affaires que Voltaire doit la richesse lui permettant de mener grand train ; il pourvoyait aux frais de ses invités.


La salle à manger et la bibliothèque de Voltaire n’existent plus. Les deux pièces ont été réunies au 19e siècle. Cette horloge rappelle le somptueux cabinet de livres du philosophe – 7 000 volumes, beaucoup annotés de sa main. Acquis par Catherine II, il est aujourd’hui encore conservé à Saint-Pétersbourg.

Le siècle du confort domestique

Les visiteurs les plus prestigieux étaient directement introduits dans l’élégant salon situé au cœur du château. Les autres, il leur fallait « faire antichambre », c’est-à-dire patienter dans le vestibule, agrémenté de deux énormes poêles. Au moins, même en hiver, ils n’y souffraient pas du froid !
Mon pays [celui de Gex] est, pendant l’été, un paradis terrestre, aussi je lui pardonne d’avoir un hiver.
Le poêle présente divers avantages sur la cheminée ouverte. Il ne salit pas et n’enfume pas la pièce. Il consomme moins de bois et chauffe mieux, diffusant une chaleur constante. Enfin, grâce à son système clos, le risque d’incendie est nul. Cependant, les Français ont toujours apprécié la cheminée, source de chaleur, de lumière et, dit-on, d’inspiration ; contempler les flammes dans l’âtre invite à la rêverie.
Dans les pièces luxueuses du 18e siècle, la cheminée fait partie intégrante du décor. Surmontée d’un trumeau de glace, dans lequel se reflète ce décor, elle est flanquée de bras de lumière. La tablette de marbre accueille d’élégants objets.
Dans l’âtre les buches sont posées sur des barres de fer, elles-mêmes placées sur de petits pieds. Cela facilite la circulation de l’air et donc la combustion du bois. Des chenets de bronze doré dissimulent les barres de fer, la pince permet de manipuler les buches, le soufflet de ranimer le feu et la pelle de ramasser les cendres.
Le salon central abrite un étonnant poêle à la fois utilitaire et fort décoratif. Conçu par l’architecte du château de Voltaire, Léonard Racle, il a été offert par Mme Denis à son oncle. C’est un poêle traversant, c’est-à-dire qu’il chauffe deux pièces.
De petits poêles d’appoint viennent en renfort des cheminées et des poêles muraux, comme on peut le voir au côté du lit de Mme Denis ; lit placé dans une alcôve et protégé des courants d’air par des rideaux.
Pourvu de quatre roues, il pouvait être aisément déplacé d’une pièce à l’autre au gré des besoins.
La chambre de Voltaire était également très confortable. Au temps du philosophe, elle se trouvait ailleurs ; elle a été reconstituée.
Au 18e siècle, la chambre n’est pas une pièce exclusivement réservée à l’intimité de la nuit. Il arrivait fréquemment à Voltaire de travailler depuis son lit et même de recevoir allongé, ce qui ne surprenait personne à son époque.
Deux portraits étaient déjà accrochés aux murs de sa chambre de son vivant, celui de l’acteur Lekain (évoqué dans l’article précédent) et celui de Mme du Châtelet.
Mme du Châtelet, la Divine Émilie, était morte depuis près de dix ans quand Voltaire s’est installé à Ferney.
Issue de la très haute aristocratie, Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil reçoit une brillante éducation, plutôt inhabituelle pour une fille de son temps, et se passionne pour les sciences.
Elle est la première traductrice en français des travaux d’Isaac Newton ; pour les traduire, il fallait les comprendre ! C’est d’ailleurs en scientifique que ce portrait nous la montre, tenant un compas.
À dix-neuf ans, elle épouse un homme de son rang, M. du Châtelet ; le couple se sépare dès leur descendance assurée.
En 1733, elle rencontre Voltaire, un esprit à la hauteur du sien. Pendant seize ans, ils vivent et travaillent ensemble, notamment au château de Cirey (en Champagne), propriété de l’époux d’Émilie.
La mort brutale de Mme du Châtelet, en 1749, contraint Voltaire à quitter définitivement Cirey. Il part alors en Prusse.
L’immense tableau en pied de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche détonne chez Voltaire ; l’impératrice  goûtait peu les libres penseurs. Une étiquette au revers nous apprend qu’il a été offert au philosophe en 1770. On ignore par qui et où il l’avait accroché.

En février 1778, Voltaire quitte Ferney pour Paris, où il n’est pas revenu depuis trente ans. Il est pris dans un tourbillon de mondanités qui l’épuisent. Logé chez M. de Villette, quai des Théatins – quai Voltaire depuis la Révolution –, il s’y éteint le 30 mai, à quatre-vingt-quatre ans.
Il va sans dire que des obsèques chrétiennes en bonne et due forme étaient inenvisageables. C’est son neveu, l’abbé Mignot, qui lui a évité la fosse commune en faisant conduire le corps à l’abbaye de Seillières près de Troyes, dont il était l’abbé commendataire. Avant que le décès ne soit officiellement annoncé, le corps a été autopsié, embaumé et habillé. On l’a assis dans un carrosse, des sangles retenant le cadavre ; direction la Champagne, où il a été enterré religieusement.
Voltaire n’a donc pas été inhumé à Ferney où pourtant il avait préparé son tombeau, une pyramide toute proche de l’église, mais à l’extérieur.
Cependant, M. de Villette, qui avait fait prélever le cœur du grand homme au cours de son autopsie, l’aurait placé dans un cénotaphe dans le salon central de Ferney.
La dépouille du grand homme a rejoint le Panthéon dès le début de la Révolution.