Ferney le refuge de Voltaire, épisode 1
Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
1758. Voltaire a 64 ans ; il lui reste vingt ans à vivre. Il s’installe à Ferney, hameau misérable du pays de Gex – actuel département de l’Ain. Pourquoi un tel choix ? Quel cadre de vie s’y aménage-t-il ? S’y fait-il discret, lui dont les écrits ont si souvent dérangé les autorités ?

Château de Voltaire restauré © Patrick Tournebœuf/ CMN

Terrasse avec vue sur les Alpes © Christian Gluckman/CMN
Le patriarche de Ferney
À l’arrivée de Voltaire, moins de deux cents personnes vivent à Ferney, souvent dans des conditions très précaires. En une vingtaine d’années, Voltaire transforme le vieux château qu’il a acquis, puis le hameau. Il entreprend d’assécher les marais alentour, fait construire une fontaine publique et un théâtre, fait paver les rues du village.

Louis Céret et Pierre Dufour, montre fabriquée à Ferney, argent, or et émail peint ; Paris, musée du Louvre, département des objets d’art © Daniel Arnaudet/ GP-RMN
Voltaire développe aussi l’artisanat. Pour ce faire, il attire à Ferney des ouvriers genevois, notamment des horlogers, descendants de huguenots. N’étant pas suisses d’origine, ils étaient privés de droits civiques. Voltaire leur prête, à un taux très attractif, de quoi s’installer, et use de ses relations pour vendre leurs produits à Versailles, à Paris et même en Russie ; Catherine II lui achète pour 8 000 roubles de montres.
À la mort de son bienfaiteur, en 1778, Ferney compte 1 200 habitants. En 1878, le village prend officiellement le nom de Ferney-Voltaire.

Jean Huber, « Voltaire et un groupe de paysans » (détail), huile sur bois, 1768 © Thomas Thibaut/ CMN
Patricien genevois pratiquant les arts en amateur, Jean Huber s’était fait une spécialité de représenter Voltaire dans son quotidien, ici en bienveillant seigneur de Ferney. C'est ainsi qu’il m'a rendu ridicule d'un bout de l'Europe à l'autre, déplorait Voltaire dans une lettre à Mme du Deffand.
La scène qui a le plus fâché le philosophe est celle de son lever, où on le voit au sortir du lit, en chemise, enfilant sa culotte tout en dictant une lettre à son secrétaire. La vivacité de son caractère et l’impatience de son imagination ne lui donnent pas le temps de faire une chose à la fois, écrit Catherine II à qui Huber avait envoyé une série de tableaux surnommée La Voltairiade.
Pourquoi Ferney ?
En 1750, désemparé par la mort de sa compagne Mme du Châtelet, Voltaire s’installe à la cour du roi de Prusse Frédéric II, archétype du despote éclairé. L’entente entre les deux hommes n’est pas parfaite. Voltaire s’était imaginé en conseiller de premier ordre ; il n’est en fait qu’un amuseur parmi d’autres, certes le plus brillant.
On lui rapporte une anecdote très désobligeante ; Frédéric II aurait confié J’aurai besoin de lui encore un an tout au plus : on presse l’orange et on jette l’écorce ! Voltaire ne s’y trompe pas : c’est une injure, mais aussi une menace voilée.
Dès 1753, il regagne la France, désireux de s’installer dans une ville réputée pour ses éditeurs. Paris ? Louis XV s’y oppose. Lyon ? C’est cette fois l’évêque qui le déclare persona non grata. Ce sera donc Genève ! Liberté, liberté, ton trône est en ces lieux, se réjouit-il. Là encore, il déchante vite. Vous savez qu’à Genève, il y a des prêtres comme ailleurs ! déplore-t-il.

Pierre-Martin Barat, « Lekain », pastel sur carton, 1773 © David Bordes/ CMN
Les autorités protestantes, rétives à l’installation de Voltaire à Genève, comptaient sur sa discrétion. C’était mal le connaître. À peine installé aux Délices, surnom de sa résidence genevoise, il y accueille le comédien Le Kain – le théâtre, porte de l’enfer, est interdit en terre calviniste –, puis le philosophe Jean Le Rond d’Alembert qui, à son retour à Paris, publie dans « L’Encyclopédie » un article sur Genève (1756). Il y fait l’éloge des calvinistes, hostiles aux dogmes catholiques, les disant « dégagés de la Foi ». Or, la foi en la divinité du Christ est commune à tous les chrétiens – papistes ou protestants.
Les pasteurs genevois sont outrés et Voltaire se retrouve pris entre ceux-ci et son ami philosophe. Ces drôles osent se plaindre de l’éloge que vous daignez leur donner.
En outre, dans ce même article, D’Alembert regrette l’interdiction à Genève de la comédie, et des spectacles en général, propres à corrompre les âmes. Voltaire, auteur de théâtre, ne devait pas être étranger à ces mots. Le Genevois Jean-Jacques Rousseau s’en mêle par une « Lettre à D’Alembert sur les spectacles », dans laquelle il s’en prend aux auteurs de théâtre – entendez à Voltaire !
Les travaux entrepris aux Délices sont à peine terminés que Voltaire ne s’y sent plus libre. C’est ainsi qu’il se fixe en pays de Gex, où il acquiert la seigneurie de Ferney et de Tournay. Sur ses terres, il se sent enfin libre. C’est de Ferney que le philosophe, déjà riche et célèbre, se lance dans ses combats contre l’Infâme (le fanatisme), qui vont faire de lui la référence de l’engagement en faveur des droits de l’homme, le père spirituel du Hugo abolitionniste et du Zola défenseur de Dreyfus.
Les années de Ferney sont celles de la rédaction de « Candide » et du « Traité sur la tolérance » qui débute par l’explication de l’affaire Calas, étrange affaire, de religion, de suicide, de parricide.
Printemps 1762. Jean Calas, condamné à mort, subit le supplice de la roue. Ce négociant toulousain, protestant, avait été accusé d’avoir tué son fils au motif que ce dernier aurait souhaité se convertir au catholicisme. En fait, il s’agissait d’un suicide.
Ce malheureux père, jugé dans un déchaînement de haine religieuse, a toujours clamé son innocence. Au cours de son agonie, il prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.
Deux fils du supplicié sont accueillis à Ferney chez Voltaire et le convainquent de l’innocence de leur père. Il rédige divers plaidoyers afin de faire connaître le cas à l’opinion publique naissante. Odes à la tolérance, ces textes mettent en évidence la nécessité de réformer la justice. Après trois ans de lutte, Jean Calas est officiellement réhabilité.

D’après une gravure de Carmontelle, « La Malheureuse Famille Calas », huile sur toile, seconde moitié du 18e siècle © David Bordes/ CMN
Pour que leur affaire soit rejugée, la famille Calas a dû se constituer prisonnière à Paris. Le peintre Carmontelle, acquis à leur cause, fait leur portrait. Diderot et Grimm promeuvent la vente de cette gravure, dont le fruit est reversé aux Calas.
Si l’Affaire Calas est son combat le plus célèbre, il n’est pas le seul. Le philosophe prend aussi fait et cause pour les Sirven, une autre famille protestante accusée d’avoir tué son enfant, et pour le chevalier de la Barre, jeune homme mis à mort pour impiété, blasphèmes et sacrilèges.
Sa richesse avait conféré à Voltaire son indépendance matérielle. À Ferney, il trouve la liberté. Le pays de Gex présente un double avantage : il ne dépend pas des autorités genevoises (on peut s’y adonner sans crainte au théâtre !) et est suffisamment éloigné de Versailles pour être à l’abri de l’absolutisme royal.
Voltaire fait reconstruire le vieux château du village. Il s’y aménage un cadre de vie très agréable où, bientôt, les visiteurs se pressent.
À suivre : L’art de vivre et de recevoir à Ferney


