Épisode 3 : Derrière le jubé de Brou

(Le monastère de Brou, épisode 3)

Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Dans les églises du Moyen Âge, une cloison séparait la nef, où se tenaient les fidèles, du chœur, où officiaient les religieux: le jubé. Or, l’église de Brou n’était pas destinée à recevoir des paroissiens ; à quoi servait donc son jubé ? Que découvre-t-on lorsqu’on en franchit la porte ?

 

Le chœur de Brou, cœur du monastère

Le jubé de Brou se compose de trois arcades en anse de panier (en courbe surbaissée) ornées de lobes ajourés et surmontées d’une triple accolade. La balustrade ajourée couronnant le tout dissimule une galerie de circulation.
Le terme « jubé » est le premier mot d’une prière en latin – Jube domine benedicere », « Daigne Seigneur nous bénir » – prononcée du haut de cette clôture. Si on voit si peu de jubés dans nos églises aujourd’hui, c’est parce que la Contre-Réforme a encouragé leur destruction afin que les fidèles suivent mieux les offices.
Le jubé de Brou est très particulier. Le maître maçon l’a imaginé plus par commodité que pour des raisons liturgiques. Il a aménagé à son sommet une galerie reliant l’appartement de Marguerite à son oratoire privé et au chœur.
Marguerite n’a jamais emprunté cette galerie. Cependant, ce système de circulation a été particulièrement apprécié des moines qui ainsi se rendaient aisément de leur cellule au chœur. C’était très appréciable, surtout pour les offices de nuit.
La végétation occupe une place importante dans l’art gothique flamboyant (tardif). Feuilles de chou, de vigne et de chêne se mêlent aux emblèmes et aux initiales du couple ducal : le P de Philibert et le M de Marguerite unis par des lacs (liens).

Détail du décor sculpté du tombeau de Marguerite d'Autriche (P et M reliés par des lacs © David Bordes/ CMN

La sculpture abondante du jubé annonce les splendeurs du chœur. En franchissant ce jubé, le visiteur découvre trois tombeaux, de magnifiques vitraux et d’opulentes stalles dans un chœur presque aussi vaste que la nef. Le contraste entre le dépouillement de la nef et la richesse du décor du chœur est saisissant.

 

Philibert et ses deux Marguerite

Au centre du chœur, le tombeau de Philibert de Savoie, mari adoré et regretté, est flanqué du tombeau de sa mère (Marguerite de Bourbon) et de celui de son épouse (Marguerite de Habsbourg).
Deux tombeaux modernes pour les époux et un plus traditionnel pour la mère.
Par « moderne », il faut entendre un monument  indépendant et comprenant à la fois un gisant et un transi.
Le gisant de marbre blanc repose sur un socle noir, offrant une polychromie tranchée. Marguerite est figurée yeux ouverts, en vêtement d’apparat tel qu’elle pouvait se présenter de son vivant. D’ailleurs, les plis tombent comme si le personnage était debout.
Quelques détails personnalisent toutefois l’effigie : son collier de marguerites et un médaillon abritant le portrait de son cher Philibert.

Sur son gisant, elle a les traits d’une femme de cinquante ans – âge de sa mort. Sur son transi, elle apparaît les yeux mi-clos, enveloppée dans son linceul et beaucoup plus jeune. Cette jeunesse idéale est celle de la vie éternelle après la Résurrection.
Le gisant représente la femme de pouvoir, le transi la chrétienne.
Philibert, lui, est mort à vingt-quatre ans. Son gisant et son transi le représentent donc jeune.
Aux pieds de Marguerite : un petit chien, symbole de fidélité ; aux pieds de Philibert : un lion, symbole de force. Ces attributs évoquent de manière conventionnelle le statut du mari et celui de l’épouse.
Le tombeau de la mère de Philibert s’inscrit, lui, dans un enfeu – une niche aménagée dans un mur – et la défunte n’est représentée qu’en gisant.

Les stalles, l’habillage de bois

Les stalles sont des sièges réservés aux moines, meublant le chœur des églises. Sur deux niveaux se déploie une enfilade de sièges séparés les uns des autres.
Au fil de la liturgie le moine est alternativement assis et debout. C’est pour cela que chaque siège se relève, dégageant une sellette – surnommée « miséricorde » – permettant au moine de s’appuyer tout en restant apparemment debout. 
Ces miséricordes sont souvent sculptées de scènes de la vie quotidienne, parfois cocasses.

Lumière et couleur 

Grâce à l’usage combiné de la voûte sur croisée d’ogives et de l’arc brisé, le poids des voûtes des églises gothiques repose essentiellement sur les piliers. Par ailleurs, ces murs sont épaulés à l’extérieur par des contreforts ou des arcs-boutants.

Ainsi, les murs peuvent être évidés et ornés de vitraux qui, au soleil, impriment de beaux effets de couleurs sur les murs dépouillés et le sol. Cet éclat nous dit que Dieu est lumière.


Force est de constater que les vitraux de Brou mettent les femmes à l’honneur. C’est à la Vierge et à Marie-Madeleine que le Christ apparaît.
Le sol du chœur et de la chapelle privée de Marguerite était entièrement tapissé de carreaux de faïence, aux tonalités jaunes et bleues. Très peu sont parvenus jusqu’à nous. Le grand nombre de gens qui pour voir cette église ont marché dessus les ont effacés, déplorait le père Raphaël, prieur de Brou à la fin du 17e siècle.
Jeunes gens vêtus à la mode ou à l’antique, Turcs enturbannés ou encore moines tondus magnifiaient le sol de l’espace le plus sacré du monastère.
Après la visite de l’église, celle des cloîtres attend les visiteurs.
Prochain article : La vie quotidienne à Brou et ses aléas au fil des siècles
Si vous avez raté les deux premiers épisodes : Marguerite de Habsbourg et le monastère de Brou, chef-d’œuvre flamand en Bresse
Pour en savoir + : Les sièges au Moyen Âge