Declercq, passementerie d’art en danger

Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Glands, jasmins, galons, franges, ganses, embrasses… voilà ce que recouvre le joli mot de passementerie, l’art de créer en fil les détails qui soulignent les lignes d’un siège ou magnifient des rideaux.
La maison Declercq, qui travaille pour les monuments historiques et les décorateurs du monde entier, joue en ce moment son avenir en raison d’une situation financière préoccupante, récemment relayée par les médias.
C’est l’occasion de relater cette histoire de fil, d’aiguille et de machines industrielles, de famille et d’excellence ; avec un souhait : qu’en visitant un château vous portiez désormais une attention particulière au travail de passementerie.

 

En fil, tout est possible !

Un métier d’art, c’est aussi un vocabulaire aussi poétique qu’énigmatique pour le profane. Ce gland par exemple se compose, de haut en bas :
  • d’un coulant satiné et grappé – une résille faite à l’aiguille, qui gaine une forme en bois tourné ;
  • d’un moule satiné et roulé – une nappe de fil recouvrant un moule en bois
  • d’un passé en croix, un croisement d’apprêts (de plusieurs fils) sur un moule en bois ;
  • d’un satiné barré – une nappe de fils recouvrant des moules de bois ;
  • d’un chardon tondu – des bouclettes de fils maintenues par une âme de métal, qui ont ensuite été coupées ;
  • et enfin se termine par une jupe moulinée – des franges.
 
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Sept générations de passementiers

Si la maison Declercq a quelques concurrents, aucun n’a sa technicité ni son histoire. Au milieu du 19e siècle, Joseph Bertaud achète une petite fabrique de passementerie à Paris. On apprécie alors les intérieurs opulents, les meubles garnis de galons et de franges, les lourds rideaux aux larges embrasses.
Après la Première Guerre mondiale, la mode est aux intérieurs plus épurés, la passementerie se vend mal. Il faut prendre une autre orientation. En 1926, Gaston Perret, arrière-grand-père de l’actuel directeur, dépose un brevet à fabriquer du petit volant – du galon froncé – de manière quasi industrielle et ainsi sauve l'entreprise.

Plus récemment, les épreuves se sont succédé : de la guerre du Golfe à la pandémie de Covid en passant par la crise des subprimes ou la difficulté de s’approvisionner en métaux précieux – dans certains ouvrages de passementerie, certains fils sont d’or.
À chaque crise, à chaque changement du goût, la maison Declercq a su s’adapter. L’actuelle équipe dirigeante – Jérôme Declercq, sa sœur Élisa et sa fille Margot – se démène pour, une nouvelle fois, réinventer la maison familiale et, bien sûr, décrocher des commandes. Pour cela, ils peuvent s’appuyer sur une équipe motivée et excellemment formée.
Ces dernières années ont connu un boom de la consommation de soie et donc des difficultés d’approvisionnement. Declercq Passementiers a dû retarder la livraison de certaines commandes, et même en annuler certaines, et a ainsi accumulé les dettes, fiscales et sociales. Placée sous protection par le tribunal de commerce, l'entreprise a connu deux plans de redressement de chacun six mois.

Du tissage au décor de palais

Margot nous accueille dans les ateliers de Montreuil-aux-Lions, près de Château-Thierry, dans le sud de l’Aisne. De bureau en poste de travail, elle nous présente une partie de l’équipe – constituée d’une vingtaine d’employés. Première étape : le réassort !
Margot réapparaît et nous conduit auprès d’Ismaël qui, lui, est retordeur. Il tord, retord les fils, atténue ou accentue leur tension. Le retord détermine la qualité de l’ouvrage final. En effet, à des fils de soie de même calibre, on ne donne pas la même tension si on veut en faire une crête (des entrecroisements) ou une embrasse (pièce destinée à retenir des rideaux).
Ismaël porte une ceinture en cuir sur laquelle est accrochée une main. Celle-ci supporte les flûtes (bobines – au minimum 4, au maximum 24).
Ces fils s’enroulent autour d’une âme de coton qu’un rouet met en mouvement. 
Le retordeur guide ces fils pour qu’ils se placent correctement, les uns à côté des autres. Sa marche se cale sur la vitesse de rotation du coton.
Arrivé chez Declercq à 16 ans, sans qualification particulière, ignorant tout de la passementerie, Ismaël a lui aussi été patiemment formé pendant des années. Il a aujourd’hui 52 ans. Ce sera bientôt à son tour de former la relève !
Ismaël a obtenu un câblé, c’est-à-dire un cordon composé de plusieurs branches retordues ensemble ; chaque branche étant composée de plusieurs guipures fabriquées individuellement puis retordues entre elles.
Margot nous présente maintenant Marie, qui est en train de tisser sur un métier Jacquard. Le tissage se fait sur des métiers main pour les crêtes les plus sophistiquées, ou sur des métiers main Jacquard pour les crêtes les plus larges ou celles présentant des bandes en satin sur les côtés.
Après sa formation à l’école de design Duperré, elle a souhaité apprendre à tisser ; chacun arrive chez Declercq avec son parcours, parfois par hasard.

Enfin, poussons la porte de l’atelier des petites mains qui, elles, travaillent à l’établi. L’appellation « petites mains » fait immédiatement penser au monde de la couture et, en effet, leur travail se réalise en grande partie à l’aiguille.  

La passementerie in situ

Ce gland de chêne, imaginé par Declercq pour la salle de bain de Napoléon au château de Rambouillet, est une réinterprétation en passementerie d’un motif des peintures de cette pièce.
Ces dernières années, la maison Declercq a participé à divers chantiers très prestigieux – Versailles, Fontainebleau, Rambouillet, maison de Pierre Loti à Rochefort pour n’en citer que quelques-uns.
La maison bénéficie désormais d’un solide carnet de commandes et attend la décision définitive du tribunal de commerce de Paris, prévue le 1er juillet : cessation ou poursuite de l’activité.

Au-delà de cet exemple précis, les difficultés financières de Declercq soulèvent plus généralement la question de la taxation des entreprises dont l’activité repose sur les métiers de la main.
Pour en savoir + et aider Declercq Passementiers