Aubusson tisse Tolkien
Sandrine Zilli
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Il y a soixante-dix ans paraissait Le Seigneur des Anneaux, vaste saga dont la renommée éclipse aujourd’hui le reste de l’œuvre de J.R.R Tolkien (1892-1973) ; l’écrivain britannique a aussi beaucoup dessiné. Jusqu’au 18 mai 2025, le collège des Bernardins (Paris, 5e arr.) expose quatorze tapisseries transposant son œuvre graphique.

« Mithrim », d’après une illustration originale de J.R.R. Tolkien pour « The Silmarillion », 1927 © The Tolkien Trust ; tissage dans les Ateliers Pinton à Felletin, collection de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson

« Christmas 1928 », d’après une illustration originale de J.R.R. Tolkien pour « Letters from Father Christmas, 1928 © The Tolkien Trust ; tissage dans l’atelier Just’lissières à Aubusson, collection de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson
Chaque année au mois de décembre, Tolkien faisait en sorte que ses enfants reçoivent une lettre signée du Père Noël et dûment postée du Pôle Nord ! La missive était superbement illustrée. En 1928, l’ours polaire, aide maladroit du Père Noël, est tombé dans l’escalier, entraînant dans sa chute une pile de cadeaux.
Pourquoi tisser Tolkien ?
Depuis le Moyen Âge, les tapisseries, destinées à recouvrir les murs froids des châteaux tout en les ornant, sont de dimensions impressionnantes et illustrent les récits et les loisirs en vogue. Le 17e siècle tissait les exploits guerriers d’Alexandre le Grand, à qui s’identifiait le Roi Soleil ; le 18e siècle, de douces scènes champêtres. Rien d’étonnant à ce que les liciers d’Aubusson tissent, en ce début de 21e siècle, l’univers de Tolkien, référence majeure de la culture populaire.
De la carte de la Terre du Milieu au face-à-face avec le dragon Smaug – « […] de toutes les Calamités, la plus grande et la plus terrible » – en passant par la Porte de cité souterraine de la Moria, les lecteurs de Tolkien s’y retrouveront. Les autres se contenteront d’admirer l’harmonie des couleurs de ces tapisseries et l’excellence technique des liciers d’Aubusson.

« Map of Middle-Earth », d’après une illustration originale de Christopher Tolkien – fils de J.R.R. Tolkien – pour « The Lord of the Rings », 1954 © The Tolkien Estate Ltd & Williams College Oxford Programme ; tissage dans l’Atelier Guillot à Aubusson, collection de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson

« Conversation with Smaug », d’après une illustration originale de J.R.R. Tolkien pour « The Hobbit », 1937 © The Tolkien Trust ; tissage dans l’Atelier A2 à Aubusson, collection de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson
Une ode à la nature
Immensité des ciels – diurnes ou nocturnes –, montagnes infranchissables, arbres dotés de la parole, de la capacité à se déplacer et, si nécessaire pour survivre, à se battre, l’œuvre de Tolkien est imprégnée du sentiment de la nature. Il la dépeint parfois en danger en raison de l’activité humaine. C’est certainement aussi pour cela qu’il parle tant à notre époque confrontée à la possibilité de cataclysmes écologiques.

« Halls of Manwë – Taniquetil », d’après une illustration originale de J.R.R. Tolkien pour « The Silmarillion », 1927-1928 © The Tolkien Trust ; tissage dans les Ateliers Pinton à Felletin, collection de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson

« The Gardens of the Merking’s Palace », d’après une illustration originale de J.R.R. Tolkien pour « Roverandom », 1927 © The Tolkien Trust ; tissage dans l’Atelier A2 à Aubusson, collection de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson

« Beleg Finds Flinding in Taur-nu-Fuin », d’après une illustration originale de J.R.R. Tolkien pour « The Silmarillion », 1927 © The Tolkien Trust ; tissage dans les Ateliers Pinton à Felletin, collection de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson
La tapisserie, une œuvre collective
Les tapisseries actuellement exposées à Paris ont été tissées en basse lice – c’est-à-dire sur des métiers à tisser horizontaux –, dans différents ateliers d’Aubusson et de Felletin. Les liciers – les artisans tissant les tapisseries – de ces deux villages creusois sont réputés depuis la fin du Moyen Âge. Cependant, un long travail préparatoire s’impose, associant cartonniers, coloristes et liciers. On part d’un modèle – le carton, en l’occurrence des dessins de J.R.R Tolkien –, qui doit être adapté. Une anecdote circule parmi les liciers : vous avez une rose minuscule sur un dessin, si vous l’agrandissez bêtement sans réfléchir, vous obtiendrez un chou ! De même, au moment de la teinture de la laine, les couleurs doivent être plus saturées afin d’obtenir des couleurs aussi éclatantes que sur le modèle. La tapisserie n’est pas la copie servile d’une peinture, mais sa transposition en un nouveau médium.
Le collège des Bernardins, élégant vestige de l’architecture cistercienne à Paris, accompagne cette exposition d’une riche programmation – conférences, ateliers...
L'exposition est gratuite. Pour en savoir +