Dordogne, épisode 6 : Le patrimoine de Sarlat, l’envers du décor
Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Sans conteste une des perles du Périgord, la cité de Sarlat est en souffrance. Son patrimoine bâti est fragilisé, voire en danger. La nouvelle équipe municipale entend le restaurer tout en menant une large réflexion sur le bâti ancien, le tourisme de masse et la politique du logement.
Rencontre avec Mathieu Allard, adjoint au maire, chargé du Patrimoine et du Tourisme.

Vue aérienne de Sarlat © Wikipédia
Sur cette photographie aérienne, on devine facilement le tracé des anciens remparts. Au milieu du 19e siècle, la rue de la République, rectiligne, sépare la vieille ville en deux.

Les toits de Sarlat vus de l’ascenseur panoramique dissimulé dans le clocher de l’ancienne église Sainte-Marie

Clocher de la cathédrale Saint-Sacerdos

Chevet de la cathédrale Saint-Sacerdos
Autour du chevet de la cathédrale se trouvait le cimetière des enfeus, désaffecté au 19e siècle. Nobles et ecclésiastiques y ont été inhumés pendant des siècles. Chaque été, on y dresse des gradins et on y organise spectacles et concerts ; l’acoustique y est excellente.

Lanterne des morts © Wikipédia
Cet étrange monument est le plus ancien de Sarlat ; il remonte au 12e siècle. Sa signification exacte nous échappe, on comprend toutefois que cette tour veillait sur le cimetière des Enfeus.

Maison d’Étienne de La Boétie
Étienne de La Boétie – humaniste rendu célèbre par son Discours de la servitude volontaire, et proche de Montaigne – est né à Sarlat en 1530, dans une famille de magistrats. La ville comptait alors 5 000 habitants environ. La façade de la maison familiale est bien conservée.

Escalier intérieur de l’hôtel de Plamon © ville de Sarlat
Construit au milieu du 14e siècle par un marchand drapier (les grandes arcades gothiques abritaient la boutique), l’hôtel a été transformé au 17e siècle. C’est de cette époque que date son bel escalier de bois, aujourd’hui très délabré. Les étages ont en effet été laissés à l’abandon pendant des décennies.
La beauté de Sarlat frappe le promeneur qui arpente les ruelles de la vieille ville. Pouvez-vous nous retracer son histoire ?
M.A. : La vieille ville (c’est-à-dire à l’intérieur des remparts) s’étale sur 11 hectares et compte environ 400 habitants à l’année. Elle présente un tissu urbain dense hérité du Moyen Âge, qui s’est embelli de superbes édifices à la Renaissance. L’Église affichait alors sa puissance, les nobles leur rang et les bourgeois leur réussite matérielle. La Révolution française a scellé le déclin de la ville qui, au 19e siècle, a été peu touchée par l’industrialisation et est restée enclavée – le chemin de fer n’est arrivé chez nous qu’en 1882. On peut dire que la ville s’est figée jusqu’au milieu du 20e siècle, lorsqu’on a redécouvert un patrimoine bâti d’exception, mais insalubre. On l’a alors restauré et débarrassé les façades d’un vilain crépi pour retrouver la belle pierre blonde du Périgord.
C’est ainsi que l’ensemble de la ville de Sarlat possède 71 monuments historiques – classés ou inscrits. Chaque année son cœur historique accueille trois millions de visiteurs, essentiellement du printemps au début de l’automne.
Sarlat serait victime du surtourisme ?
M.A. : Évitons les termes qui peuvent braquer certains, mais c’est la réalité et la situation mérite réflexion. Il faut repenser l’activité touristique saisonnière, la réguler, et ce, en bonne intelligence avec tous ses acteurs : commerçants, restaurateurs, sans oublier les habitants. Une action simple par exemple : dans le centre-ville, la profusion d’enseignes, de porte-menus, de taille et d’apparence très diverses, qui empiètent sur l’espace public et le sature. Le maire, Basile Fanier, souhaite un contrôle plus strict de l’occupation de l’espace public. Concrètement nous allons établir un cahier des charges pour les porte-menus et le faire respecter.
Au-delà, nous aimerions étaler la fréquentation touristique sur une période plus longue, et ce, en organisant des événements en dehors des mois de juillet et août. Le marché de Noël par exemple accueille 280 000 personnes en trois semaines. Cette année, nous avons relancé la fête de la musique. Sur un week-end des groupes très différents se sont produits – du rock au bal musette en passant par un karaoké, et nous avons accueilli autant de monde qu’en plein mois d’août : des touristes et des locaux.
Comment l’équipe municipale, élue au printemps dernier, organise-t-elle sa réflexion ?
M.A. : Nous nous demandons ce que nous voulons et ce que nous refusons pour notre ville, en posant clairement certaines questions : le tourisme participe incontestablement à notre dynamisme économique, mais suscite aussi des nuisances, de la frustration et contribue à endommager des bâtiments qui le sont déjà. C’est aussi une source de dépenses pour la municipalité, qui doit traiter les déchets, entretenir l’espace public qui évidemment se dégrade plus rapidement s’il est très fréquenté.
Les locations de courte durée nous interpellent également. Quelle est la vocation d’un centre-ville historique : devenir un musée ou être habité à l’année par les mêmes personnes ? À notre sens, la vocation du bâti ancien est d’être habité ; c’était déjà une idée phare de la loi Malraux au début des années 1960. Or, pour que le bâti ancien soit habité, il faut qu’il soit en bon état. Ce n’est pas le cas. Pendant des décennies, l’ancienne municipalité, restée 37 ans en place, ne l’a pas entretenu.
Dans notre réflexion, patrimoine, tourisme et politique du logement se croisent sans cesse.
Au bout de quelques mois d’action municipale, où en êtes-vous ?
M.A. : Avant tout, il faut procéder à un état des lieux ; c’est ce que nous sommes en train de faire. Les journées du patrimoine marqueront le début d’une campagne de communication pour sensibiliser les Sarladais au délabrement de leur patrimoine, au décalage entre l’apparence (nos façades sont magnifiques) et la réalité (le bâti est très fragilisé).
Cette année, les journées du patrimoine porteront sur deux thèmes : « Patrimoine de la photographie » et « Patrimoine en péril : raviver, résister, réimaginer ». Pour marier ces deux thématiques, nous avons fait appel au photographe Patrick Tournebœuf qui, depuis trois décennies, documente le patrimoine. Trente-et-une de ses photographies seront imprimées en très grand format (2 x 2,5 m) et seront déployées dans la ville.
C’est la première étape d’une tâche immense ; le défi, de taille, est stimulant. Nous avons devant nous le temps de mener des projets d’envergure, conciliant préservation du bâti, qualité de vie des Sarladais et attractivité touristique.
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