Caroline Murat, le plaisir d’être reine de Naples

Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Le musée Condé de Chantilly nous a depuis longtemps habitués aux expositions de très haut niveau. Il récidive cette année avec « De Naples à Chantilly, les collections de la reine Caroline Murat ».
Jusqu'au 4 octobre 2026, l’exposition réunit tableaux, meubles et objets ayant appartenu à la sœur préférée de Napoléon. Belle évocation de l’univers raffiné d’une souveraine dont les collections ont été dispersées après la chute de l’Empire.

Une société nouvelle

Gérard a représenté Murat en uniforme de colonel. Son dolman à brandebourgs, sa ceinture-écharpe, son pantalon moulant rouge galonné d’or et ses bottes vertes mettent en valeur sa plastique avantageuse. Son port altier et son regard audacieux proclament sa réussite sociale et annoncent d’autres succès à venir.
Si François Gérard doit sa carrière à la nouvelle élite, c’est à contrecœur  que Mme Vigée-Lebrun, une des meilleures portraitistes de l’Ancien Régime, s’est mise à son service. Dans ses Souvenirs, elle relate les contrariétés que ce tableau lui a values, tableau par ailleurs mal rémunéré. Caroline changeait de coiffure et de robe entre deux séances de pose, obligeant l’artiste à des corrections, se faisait attendre, souvent en vain. « Enfin tous les ennuis que madame me fit éprouver finirent par me donner tant d’humeur, qu’un jour, comme elle se trouvait dans mon atelier, je dis à monsieur Denon, assez haut pour qu’elle pût l’entendre : j’ai peint de véritables princesses qui ne m’ont jamais tourmentée et ne m’ont jamais fait attendre ».

 

Du caractère, de l’amour et de l’ambition

Joachim Murat, fils d’un aubergiste du Quercy, s’engage très tôt dans l’épopée napoléonienne et, en 1800, épouse Caroline, la plus jeune Bonaparte. C’est un couple amoureux et souvent complémentaire : il se distingue sur les champs de bataille, elle mène à bien les intrigues mondaines à Paris. Cependant, Joachim et Caroline doivent patienter jusqu’en 1808 pour prendre les rênes d’un royaume digne de leurs ambitions – pas du tout satisfaites par le titre de grand-duc et grande-duchesse de Berg et de Clèves !
De Sainte-Hélène, l’empereur déchu se souvenait qu’il y avait chez Caroline « de l’étoffe, beaucoup de caractère et d’ambition. ». Napoléon reconnaissait volontiers le courage de Murat à la guerre, l’effet de son charisme sur les troupes, tout en déplorant son intelligence médiocre, son manque d’habileté diplomatique et de réalisme politique. Murat méritait amplement le titre de roi de Naples, mais il ne l’est devenu, à son grand dépit, qu’en qualité d’époux de la sœur de l’empereur. S’il venait à mourir, c’est sa veuve qui lui succéderait.

 

Chez Caroline à l’Élysée

En 1805, les Murat acquièrent et aménagent somptueusement le palais de l’Élysée, situé au plus près du palais des Tuileries, résidence parisienne du Premier Consul. Le boudoir d’argent de Caroline, qui existe encore, est unique. Boiseries et meubles sont blanc rechampi d’argent. Les fauteuils gondole (au dossier arrondi) sont enrichis d’accotoirs en forme de cygne. « À l’empereur la vigueur de l’aigle, aux femmes qui l’entourent l’élégance du cygne », selon la belle formule du conservateur Vincent Lamouraux.

 

Chez Caroline à Naples

Pour monter sur le trône de Naples, les Murat doivent renoncer à toutes leurs possessions en France. Leurs luxueuses résidences sont désormais napolitaines.
La scène est à la fois grandiose et chaleureuse. La pièce très haute, dont le plafond est orné d’une frise de danseuses à l’antique, ouvre par une grande baie vitrée sur le golfe de Naples. La reine, vue de dos, a interrompu sa lecture pour regarder jouer ses enfants sur la terrasse ; mère aimante et femme de goût : les meubles sont à la dernière mode, les livres et les tableaux nombreux. On reconnaît notamment sur le mur de droite « L’éducation de l’Amour » du Corrège, tableau que Murat avait confisqué en Espagne.
Un temple plus qu’une chambre à coucher ! « Rien de plus triste que l’aspect monumental de cette chambre, témoigne dans ses mémoires Louise Rasponi-Murat », la cadette de Caroline et Joachim. « La cheminée d’une hauteur démesurée était formée de bas-reliefs antiques empruntés à quelque vieux tombeau de la Campanie. En face, quatre énormes colonnes soutenaient un dais majestueux à grands rideaux dont les plis abritaient un lit élevé sur une estrade pavée de mosaïque antique et entourée d’une balustrade en marbre. [...] aussi quittait-on volontiers cette pièce pour entrer dans la véritable chambre à coucher [...]. On comprend qu’une telle pièce ait négativement impressionné une petite fille. La chambre que Caroline occupait réellement était plus petite et certainement plus chaleureuse.
Caroline ne se contente pas d’aménager des intérieurs dignes d’une reine, sœur d’un empereur. Dès son arrivée, elle éprouve une véritable passion pour Naples et charge des peintres de grand talent d’immortaliser sa vaste baie, ses paysages, son patrimoine architectural et, bien sûr, le Vésuve, omniprésent et parfois menaçant.

Un règne bref mais marquant

Au printemps 1815, Murat échoue à reconquérir son royaume repassé sous l’autorité des Bourbons. Il est fusillé. Caroline doit fuir.
Le règne des Murat n’a duré que sept ans, mais il a été marqué par de nombreuses réformes qui ont modernisé le royaume. Les historiens voient dans cette « décennie française » les prémices du long processus d’unification de l’Italie. C’est pourquoi les Murat sont des souverains qui plaisent aux républicains.
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