Épisode 1 : Le Havre, ville attachante

Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Une ville de béton grise et ennuyeuse ! Ce préjugé a longtemps collé à l’image du Havre. Un rapide coup d’œil à la ville vous en départira et une visite plus poussée vous rendra la cité normande fort agréable.
Portrait d’une ville à l’histoire tragique, qui s’est reconstruite sans oublier son passé.
C’est de cet endroit, de la fenêtre de sa chambre d’hôtel, qu’en 1872, Claude Monet a peint le soleil se levant sur le port du Havre, rapidement baptisé « Impression, soleil levant », titre qui a donné son nom à l’impressionnisme.
Au cœur d’un centre-ville orthogonal, la Maison de la Culture – dite « le Volcan » – déploie ses lignes courbes, en un contrepoint réussi aux immeubles de Perret. L’architecte brésilien, concepteur de Brasilia, a repris le matériau cher à son aîné – le béton armé. Vu du ciel, son garde-corps forme une colombe, symbole de paix.
Le Volcan a été brillamment restauré dans les années 2010. L’acoustique a été améliorée et le bâtiment mieux relié à la ville. Aujourd’hui, la scène nationale du Havre programme une soixantaine de spectacles par an – de musique, théâtre, danse, cirque.
L’édifice se compose de 2 parties, évoquant chacune une cheminée de paquebot. Le Grand Volcan accueille une salle de spectacle et le Petit une très agréable bibliothèque municipale, invitation à une pause lecture.

Le Havre, né ex-nihilo en 1517

Quand la ville est officiellement créée au début du règne de François Ier, le mot havre désignait un port, naturel ou artificiel, à l’embouchure d’un fleuve. Le Havre est donc né d’un havre au sens propre du terme. Cinq siècles plus tard, notre langue ne conserve de ce mot que son sens figuré dans l’expression « havre de paix ».

 

Un port dynamique

D’abord port militaire verrouillant l’accès à la Seine, Le Havre se tourne au fil du 18e siècle vers le négoce transatlantique. Les marchandises exotiques et le commerce triangulaire assurent sa prospérité ; la ville s’agrandit.
À partir du milieu du 19e siècle, le chemin de fer amène en Normandie les premiers touristes balnéaires et Le Havre est relié à New York par une ligne de paquebots transatlantiques. Les plus célèbres liners – le Normandie, le France… – feront la réputation du Havre. En témoignent plusieurs œuvres du peintre Raoul Dufy, originaire du Havre.

Le Havre, ville martyre dès le printemps 1940

La situation stratégique du Havre en fait une ville martyre de la Seconde Guerre mondiale, bombardée dès mai 1940 par Luftwaffe. Face à l’avancée nazie, les autorités françaises incendient les réserves de pétrole du port, créant une ambiance crépusculaire. Bientôt les 140 000 Havrais vivent au rythme des sirènes annonçant les bombardements. À l’automne 40, c’est l’aviation britannique qui pilonne quotidiennement les installations portuaires et les navires allemands rassemblés dans le but de débarquer en Angleterre.

 

Nous vous attendions dans la joie, nous vous accueillons dans le deuil

Pour accélérer la fin de la guerre après le débarquement de Normandie et la libération de Paris, les Alliés doivent s’emparer du port du Havre, devenu une véritable forteresse allemande. Les Havrais quittent massivement leur ville, mais partir signifie souvent tout perdre, les maisons abandonnées par leurs propriétaires étant systématiquement pillées.
Du 5 au 11 septembre 1944, les Havrais connaissent des journées d’épouvante : les bombardiers britanniques déversent un tapis de bombes explosives et incendiaires sur le centre-ville. Plus de 2 000 civils trouvent la mort et environ trois cents sont portés disparus – rien n’est retrouvé d’eux.
Le 12 septembre, les libérateurs entrent dans ce qui reste de la ville ; l’accueil des habitants est glacial. Ces bombardements n’avaient aucun intérêt militaire – seuls ceux du 10 septembre en avaient un. Le traumatisme est indélébile.
Le centre-ville est rasé à 90 % ; Le Havre est une des villes les plus détruites d’Europe. 80 000 personnes sont sans-abri.

Une ville en béton armé

Dès 1945, Auguste Perret (1874-1954) est nommé architecte en chef de la reconstruction du Havre. Au début du 20e siècle, Perret s’était imposé comme le maître du béton armé, dont il avait saisi toutes les potentialités et auquel il entendait conférer la noblesse de la pierre.
Le béton, matériau mis au point à l’ère industrielle, est un mélange de ciment, d’eau, de sable et de gravier. Il est dit « armé » quand il est coulé sur des barres d’acier.
Ici, une fois durci, le béton a été travaillé à la boucharde, un marteau hérissé de dents, afin d’en faire ressortir le gravier. Le béton ressemble ainsi à une pierre naturelle.
Sur les bracons (grands triangles faisant la transition entre le plan carré de l’église et la forme octogonale de la tour), le béton est brut de décoffrage. Il a été coulé dans un coffrage de bois et les veines de ce bois ont laissé leur empreinte sur le béton, d’où cet effet visuel de lames de parquet.
Si on ne retient souvent que le nom de Perret – il a personnellement conçu l’hôtel de ville et l’église Saint-Joseph –, une centaine d’architectes ont œuvré sous sa direction à la reconstruction  du Havre.
Pendant quelques décennies, la ville nouvelle a déconcerté ses habitants et ses visiteurs. C’est aujourd’hui de l’histoire ancienne ! Trois événements ont modifié la perception que les Havrais avaient de leur ville : l’inscription du centre-ville sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, la célébration en 2017 des cinq cents ans de la ville et Un été au Havre, qui chaque année, enrichit la ville d’œuvres contemporaines. La visibilité nationale de son maire, Édouard Philippe, a aussi joué en faveur du Havre.
Prochain article : Le Havre vu du 17e étage de son hôtel de ville
À voir :
Libérez la mémoire – Le Havre : documentaire émouvant, des Havrais âgés évoquent leurs souvenirs d’enfants de la guerre
La réouverture du Volcan : d’autres souvenirs d’une jeunesse au Havre, mais beaucoup plus légers !

 

Visuel annonçant l'article : © Philippe Bréard
Nous vous attendions dans la joie, nous vous accueillons dans le deuil : citation de l’éditorial du Havre-Matin,
13 septembre 1944