L’Yonne, escale 1 : Hôtel-Dieu de Tonnerre, l’œuvre d’une reine

Sandrine Zilli
sandrine@histoiredumobilier.com
Construit à l’extrême fin du 13e siècle, l’hôtel-Dieu de Tonnerre est un des rares hôpitaux du Moyen Âge parvenu jusqu’à nous. Aujourd’hui devenu musée, il conserve le souvenir de sa fondatrice, Marguerite de Bourgogne.

Une femme d’exception

1268. Marguerite de Bourgogne a 19 ans lorsqu'elle épouse Charles d'Anjou, frère de Saint Louis, et roi de Naples et de Sicile. Après la révolte des Vêpres siciliennes, Charles perd la Sicile mais conserve le royaume de Naples.
1285. Marguerite a désormais 36 ans. Veuve sans enfants, elle regagne sa Bourgogne natale, plus précisément son comté de Tonnerre. Cette femme, habituée au luxe, va dès lors y mener une vie humble et charitable, avant d’y fonder un hôpital.
« En l’an 1293 […] nous fondons un Hôpital ou Maison-Dieu, et l’établissons à Tonnerre […] Auquel hôpital, voulons qu’on exerce les sept œuvres de la Miséricorde, savoir bailler à manger à ceux qui auront faim, à boire à ceux qui auront soif, recevoir les étrangers et les pèlerins et les héberger, vêtir les nus, visiter les malades, consoler les prisonniers et ensevelir les morts […].
Charte de la fondation de l’hôpital, 1293

Un lieu d’hospitalité

« De reine de trois royaumes florissants, elle devient servante des pauvres de Jésus Christ […] de ces mêmes mains dont elle avait autrefois manié les sceptres et les couronnes, elle touche les plaies des pauvres, agence leurs lits, ôte leurs ordures, lave leurs vieux ulcères […] »
Robert Luyt, biographe de Marguerite, au 17e siècle
 
De nos jours, c’est un médecin qui décide de la nécessité d’hospitaliser un patient. Il en allait autrement au Moyen Âge. En fonction des volontés de leur fondateur, les hôpitaux ne remplissaient pas forcément les mêmes missions. Marguerite, particulièrement attachée aux principes de charité dictés par les sept œuvres de miséricorde corporelle – parmi lesquelles donner à manger aux affamés et assister les malades –, voulait recevoir les nécessiteux à titre gracieux. Par nécessiteux, on entendait alors les personnes dans le besoin – alimentaire, physique, spirituel. L’hôpital médiéval est avant tout un lieu d’hospitalité, même si, bien sûr, parmi les nécessiteux, certains étaient porteurs de maladie.
À Tonnerre, le public accueilli était très large : malades, blessés, vieillards, femmes en couches, enfants trouvés, pèlerins, voyageurs de passage, militaires. Seuls les lépreux et les pestiférés, pour des raisons évidentes, n’étaient pas acceptés. D’autres  structures, à l’écart de la ville, leur étaient toutefois destinées.
Ailleurs, le public accueilli pouvait être plus restreint. On sait par exemple que l’hospice de Beaune n’acceptait ni les femmes en couches ni les jeunes enfants.

Église ou hôpital ?

Les deux ! Les bâtiments, construits très vite – de 1293 à 1296 – restent impressionnants sept siècles plus tard.
Une vaste salle des malades se finissant en église pouvait accueillir environ 70 malades. Imaginons-les installés le long des murs dans des alcôves de menuiserie.  Au-dessus des alcôves, un promenoir faisait le tour de la salle, traversant le chœur devant un jubé surmonté d’une grande croix.
Marguerite et sa suite – plutôt restreinte – s’installent au plus près des pauvres et des malades. Une passerelle de bois reliait son appartement au promenoir.
De leur lit, les nécessiteux pouvaient entendre les offices – les chapelains étaient tenus de chanter suffisamment haut pour être entendus de tous ces malheureux.

 

Un hôpital conçu pour durer

Les structures d’accueil étaient nombreuses au Moyen Âge, mais elles ont, pour la plupart, disparu. Que l’hôtel-Dieu de Tonnerre soit parvenu jusqu’à nous n’est pas que le fruit du hasard. Tout d’abord, il a été construit en dehors de la ville médiévale. N’étant pas enclavé dans un tissu urbain serré, il a pu s’étendre au fil des siècles et ainsi s’adapter aux évolutions de la médecine. D’ailleurs, à deux pas de l’hôtel-Dieu se trouve l’hôpital actuel de Tonnerre.
De plus, Marguerite avait réfléchi à la pérennité de son institution. Il ne suffit pas de créer un hôpital, encore faut-il en garantir le bon fonctionnement. Elle s’en est assurée en le dotant de solides revenus tirés de terres et de bois environnants qui lui appartenaient. C’est sans conteste son autonomie juridique et financière qui a permis à ce lieu d’accueil de braver les épreuves – guerres, occupations étrangères...
Marguerite s’éteint à Tonnerre en 1308. Elle a 60 ans. Son tombeau a été détruit durant la Révolution française. À son emplacement, la Restauration érige un monument. Selon son testament, au jour anniversaire de sa mort (4 septembre), une messe de Requiem est célébrée en sa mémoire et en celle de son époux.

Quelques transformations au fil des siècles

Bien sûr, en sept siècles, l’hôpital a connu quelques transformations. La façade actuelle, par exemple, date du 18e siècle. Quant au maître-autel, il a été installé vers 1620 – on sait que Louis XIII l’a admiré. À cette occasion, des verrières ont été murées et le jubé détruit.
En 1674, Louis XIV et sa cour ont écouté la messe célébrée dans la grand-salle, mais depuis un quart de siècle déjà, elle était délaissée. Construite sur un terrain marécageux, son sol était particulièrement humide. Ses dimensions rendaient impossible de la chauffer correctement, les courants d’air étaient légion.

Le sépulcre des frères de la Sonnette

Franchir les portes de l’hôtel-Dieu, c’est remonter le temps pour découvrir un hôpital médiéval et l’œuvre charitable d’une femme d’exception.
Pour en savoir + sur les conditions de visite de l’hôtel-Dieu de Tonnerre : cliquez ici
Un grand merci à Magali Villetard, attachée culturelle auprès des hôpitaux de Tonnerre, pour son aide précieuse dans la rédaction de cet article, et à Séverine Bigé, attachée de presse de l'Agence Yonne Attractivité, pour son accompagnement. 

 

À ne pas rater à Tonnerre

À quelques centaines de mètres de l’hôtel-Dieu se trouve la fosse Dionne : un grand bassin circulaire aux eaux turquoise. C’est la déesse celte des Eaux, Divona, qui aurait donné son nom à ce lieu mystérieux.
Au fil des siècles, on a raconté que cette fosse n’avait pas de fond, qu’elle conduisait à l’enfer et autres légendes destinées à effrayer les enfants et ainsi les tenir éloignés de cet indéniable danger. Il s’agit en fait d’une résurgence, c’est-à-dire un point de sortie en surface d’eaux souterraines. Cependant, la science moderne ne lui a pas fait complètement perdre son caractère énigmatique. Les galeries sont sinueuses, étroites et dangereuses. Elles n’ont donc pas pu être entièrement cartographiées.
L’aménagement actuel date du 18e siècle, lorsqu’on a ajouté une margelle et une galerie afin d’aménager un lavoir. On le doit au père du futur chevalier d’Éon – travesti, espion au service de Louis XV. La maison où il a été assigné à résidence de 1769 à 1775 se visite.
Le 14 avril dernier, la fosse Dionne a été retenue parmi les dix-huit sites emblématiques du Loto du Patrimoine 2026 ; pour en savoir + : cliquez ici 
Pour en savoir + sur le patrimoine tonnerrois : cliquez ici