Une villégiature sur les bords de l’Yerres :

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
C’est au restaurateur Pierre-Frédéric Borrel – un temps propriétaire du Rocher de Cancale à Paris – que l’on doit cette étonnante villa néo-palladienne et son parc à l’anglaise. « Combien il a dû enfler la carte de son restaurant pour fournir à de semblables dépenses. Monsieur Borel vraiment, est le Rothschild de la gastronomie » nous dit un guide touristique de l’époque. En 1843, Borrel fait faillite. Madame Biennais, veuve d'un célèbre orfèvre, acquiert alors la propriété. À sa mort, elle est revendue à un riche négociant, Martial Caillebotte. De 1860 à 1878, la famille Caillebotte y séjourne à la belle saison. Un des fils – Gustave, peintre impressionniste – y réalise de nombreux tableaux :
On aperçoit à l'arrière-plan du tableau la maison que son inspiration italianisante a fait surnommer le « casin » – de l’italien casa, « maison ».

Les femmes de la famille Caillebotte sont devant le casin ; en train de coudre ou de lire. Certaines sont assises sur d'élégantes chaises de jardin, probablement en métal ; le mobilier d'extérieur apparaît à cette époque. De beaux stores rayés rouge et blanc protègent l'intérieur de la maison des rayons du soleil.

Baignade et canotage sont les passe-temps favoris des frères Caillebotte en villégiature :

Comme son contemporain et ami Claude Monet, Caillebotte rend les variations incessantes de la lumière naturelle et les frémissements du feuillage et de l'eau sous l'effet de l'air ou de la pluie.
Trois moments de la baignade sont représentés sur ce tableau – plongeon, nage et sortie de l’eau – tandis qu’un canotier passe au loin. À l'intérieur du casin, est exposé un costume de bain semblable à ceux que portent ces jeunes gens.

Embarcation peu stable – d'où son nom ! –, la périssoire était très populaire à la fin du XIXe siècle. Le pagayeur s'y tenait assis, appuyé sur un petit dossier et jambes étendues.

Au XXe siècle, la maison et le parc se sont peu à peu détériorés. Depuis une vingtaine d’années, la municipalité de Yerres a entrepris de faire renaître cette belle propriété immortalisée par le pinceau de Gustave Caillebotte. C’est une réussite ! Belle restitution d’un intérieur cossu de la bourgeoisie du XIXe siècle.

Une étonnante chambre Empire :

À l'étage, au bout du corridor, la chambre de la veuve Biennais, occupée par la suite par les parents Caillebotte. Superbement éclairée par cinq fenêtres – dont une, étonnante, est placée au-dessus de la cheminée –, elle donne sur le parc. Le mobilier de la chambre intrigue ; pour qui et par qui a-t-il pu être conçu ?
Le lit est resté en place jusqu'en 1962. Passé en vente l'année dernière, il a pu être racheté par la ville de Yerres.

Un mot sur Martin-Guillaume Biennais (1764-1843), dont la veuve a aménagé cette chambre. Reçu maître tabletier – fabricant de petits objets : coffrets, boîtes, échiquiers, etc. – à la veille de la Révolution française, il profite de la suppression des corporations en 1791, qui libéralise le travail des artisans, pour étendre ses activités à l’orfèvrerie puis à l’ébénisterie. Son atelier emploiera jusqu'à 180 personnes. Il devient un des principaux fournisseurs de la cour impériale. Une telle chambre en aurait d’ailleurs été digne avec son aigle aux ailes déployées surmontant le ciel de lit, mais on ignore encore tout de son l'histoire.
 
Parfait exemple de ce qu'on a, a posteriori, appelé le style Empire, le mobilier de cette chambre a dû être réalisé entre les dernières années du XVIIIe siècle et 1815. L'acajou, de très grande qualité, est rehaussé d'éléments de bronze doré tels les faisceaux se terminant en piques. Cette inspiration guerrière, hommage à l'Antiquité romaine, est en accord avec les événements de l'époque napoléonienne, moins avec l'univers d'une veuve.



Quelques photos des autres pièces :

La table est dressée comme au XIXe siècle. Des consoles dessertes permettaient aux domestiques de déposer plats et bouteilles. Les murs sont ornés de toiles peintes offrant une vue panoramique de palais et de jardins, très en vogue au début du XIXe siècle.
Le billard, marqueur social fort, est une pièce courante dans les résidences bourgeoises du XIXe siècle. Les hommes s'y rassemblaient après un bon repas. La table de billard est éclairée par une suspension à deux globes. Caillebotte a rarement représenté l'intérieur du casin. Ce tableau, inachevé – le joueur devait avoir un adversaire face à lui –, a aidé à restituer l'aménagement de ce salon.


Le parc en quelques photos :

Martial, frère du peintre, nous tourne le dos, plongé dans sa lecture. Les arbres exotiques – plantés dans des caisses et abrités dans l'orangerie en hiver – étaient, au printemps, répartis dans le jardin.

Quelques-unes des fabriques du parc Caillebotte :

Les fabriques sont de petites constructions pittoresques parsemant les jardins à l’anglaise. Elles invitent le promeneur à faire une halte.
Aménagé par Martial Caillebotte au début des années 1860, le chalet suisse abrite aujourd’hui un restaurant salon de thé. Le kiosque est, quant à lui, un belvédère orientalisant surplombant une glacière dans laquelle on entreposait de la glace – récupérée au cours de l’hiver et consommée en été – ou tout autre aliment nécessitant d’être conservé au frais. La glacière proprement dite remonte certainement à Pierre-Frédéric Borrel – vers 1830 –, le kiosque est plus tardif.


Le potager :

Une association de bénévoles gère le potager, également immortalisé par Gustave Caillebotte :

Informations pratiques :

Propriété Caillebotte : 8, rue de Concy, 91330 Yerres. Très facilement accessible par le RER D, arrêt : Yerres.
Attention, les horaires d’ouverture varient en fonction de la période de l’année : consulter le site

Conseils de lecture :

Dans l’intimité des frères Caillebotte, peintre et photographe catalogue d’exposition, oct. 2011- janv. 2012, musée Jacquemart-André, Paris, éd. Flammarion Skira.
Anne Dion-Tanenbaum, L'orfèvre de Napoléon, Martin-Guillaume Biennais, dossier du département des Objets d'art du Louvre, n°64, éd. RMN, 2003.

 

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).