Les porcelaines peintes et calligraphiées de Véronique Joly-Corbin

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
Artiste peintre installée en région parisienne, Véronique Joly Corbin conçoit et réalise de superbes compositions sur porcelaine.
Parlez-nous de vos créations.

V. J.-C. Je peins sur de la porcelaine de Limoges – des assiettes, des vases ou des plaques. C’est un joli support qui a une longue et belle histoire, que je veux voir perdurer. J’y contribue à ma façon. Je tiens beaucoup à ce que mes créations soient 100 % made in France. Dans cette optique, c’est un ferronnier d’art français qui réalise les supports métalliques sur lesquels sont présentées mes créations.

Le support est donc une simple porcelaine blanche ?

V. J.-C. Oui. En deux mots, c’est une pâte contenant du kaolin – une argile blanche très fine – qui donne sa transparence à la pièce. Une fois moulée, la pièce est cuite une première fois. Elle est ensuite émaillée et une deuxième cuisson fixe cette couverte. C’est sur cette couverte que j’interviens. Le décor peint nécessite lui aussi une cuisson – à laquelle je procède dans mon atelier – qui fixe les oxydes métalliques à la porcelaine.

Peignez-vous toujours sur de la porcelaine neuve ?

V. J.-C. Oui. L’idée que des clients m’apportent leur vaisselle ancienne pour que je la transforme est séduisante mais difficilement réalisable dans la pratique. En effet, si la porcelaine est rayée, elle est impossible à peindre. Il m’est déjà arrivé de peindre une assiette que j’avais chinée, mais ça ne peut être qu’exceptionnel puisque la couverte (l’émail) doit être intacte.

Avec quel instrument peignez-vous ?
V. J.-C. Je réalise tous mes dessins au porte-plume. Ce n’est pas forcément l’outil traditionnel des peintres sur porcelaine, qui utilisent plutôt le pinceau. Le porte-plume à calligraphie et l’oxyde métallique noir induisent souvent en erreur l’observateur, qui pense que je peins à l’encre de Chine. Or, je pratique la technique classique des peintres sur porcelaine des grandes manufactures de Sèvres et de Limoges : en premier lieu préparer les couleurs à base de poudres d’oxydes métalliques, puis les appliquer sur l’émail.
J’utilise aussi le pinceau pour le rendu des ombres ou l’application de traits de couleur. Par exemple, pour le ruban orange sur les deux assiettes présentées au-dessus, je recours à la technique du putoisage, qui consiste à écraser la couleur à l’aider d’un pinceau de forme biseautée qu’on appelle le « putois » – car autrefois fabriqué en poils de putois. On imprime au pinceau un mouvement de haut en bas. Ce procédé permet d’estomper les coups de pinceau et d’enlever les épaisseurs de la peinture qui pourraient sauter à la cuisson.
Après l’avoir peinte, je cuis ma pièce, à une température comprise entre 700°C et 850°C. Cette cuisson – la troisième dans la vie de la porcelaine – est dite de « troisième feu ». Un décor peint peut nécessiter plusieurs cuissons. Cependant, en raison de la dilatation de la porcelaine lors de la cuisson, mieux vaut éviter de la cuire plus de deux fois. Au-delà, la porcelaine est fragilisée et le décor risque de s’écailler. Mais, bien réalisé, il est très résistant.

Vous êtes donc avant tout artiste peintre ?

V. J.-C. Tout à fait. Je peins depuis l’adolescence. J’ai suivi une formation en peinture à l’huile en nature morte aux Ateliers des beaux-arts de la ville de Paris. Je peins régulièrement sur bois ou sur toile, aujourd’hui essentiellement des marines inspirées de la baie de Somme, en atelier d’après photos. Trop frileuse pour travailler sur le motif, même si j’aime beaucoup aller en Baie de Somme ! Pour moi, une porcelaine est un support pour créer un tableau, au même titre qu’une toile, une planche de bois ou une feuille de papier.
Justement, parlez-vous de vos compositions.

V. J.-C. Je me suis lancée par le biais des arts de la table, un sujet qui me passionne. Je compose des séries de 3, 5 ou 7 assiettes de taille différente qui associent textes et images et racontent une histoire, ce que j’appelle des « Histoires au mur ».
Je propose également des « planches botaniques », plaques de porcelaine rectangulaires sur lesquelles je reproduis des planches botaniques anciennes.
J’ai récemment développé une collection de vases et de « disques de curiosité » présentés sur un socle métallique. Sur ces disques, j’ai peint des insectes, oiseaux et autres fossiles inspirés de gravures anciennes des collections du musée national d’Histoire naturelle de Paris. Les socles sont réalisés par un ferronnier d’art.
Dans tous les cas, chaque pièce est unique. Si un client me demandait deux fois la même création – ce qui n’arrive jamais –, elles seraient semblables mais toujours avec une note qui les distinguerait. Je tiens beaucoup à l’aspect artisanal de mon travail et à ne proposer que des pièces uniques.

Vos « tableaux » associent souvent texte et image. Comment se fait l’association des deux puis la transposition sur porcelaine de l’image retenue ?

V. J.-C. Je me lance d’après une idée, un lieu, une conversation avec le client et je puise dans ma mémoire, mes ressentis. En parallèle, j’entreprends des recherches en bibliothèque et sur Internet. Et je « mouline » le projet. La gestation est plus ou moins longue.
J’imprime sur papier les images retenues et j’effectue un prototype papier : je transpose sur la porcelaine les images à la dimension souhaitée. Ensuite, je positionne les assiettes les unes par rapport aux autres. Une fois le prototype validé, je dessine ma composition sur la porcelaine au crayon. Tout est prêt pour l’enchaînement des différentes étapes : préparation des couleurs, réalisation du dessin à la plume, cuisson.

Qu’est-ce qui vous inspire ?

V. J.-C. Tout m’inspire: lecture, visite d’expositions et même l’actualité. Au dernier salon Maison et Objets – en février 2020 –, j’ai présenté une série consacrée à la cathédrale Notre-Dame, une histoire sur socle. D’ailleurs ce concept est une nouveauté, « Histoire au mur » devient sculpture sur socle…


Le résultat est un « tableau », une œuvre du domaine des arts décoratifs, mais est-ce aussi un objet usuel ? Peut-on utiliser ces assiettes ?

V. J.-C. Oui, on peut manger dans mes œuvres ! J’utilise des oxydes métalliques sans plomb, les décors sont inaltérables et passent au lave-vaisselle. Mes œuvres peuvent aussi être installées en extérieur ; elles offrent beaucoup de possibilités dans le domaine de la décoration.
Bien sûr les « Histoires au mur » ou les « Histoires sur socle » sont conditionnées de telle manière qu’elles ne peuvent plus être utilisées en arts de la table. Mais je peux créer un service de table sur la même thématique.

Quel a été votre parcours jusqu’à maintenant ?

V. J.-C. Mon goût pour l’art a été très précoce, mais mes parents ne m’ont pas encouragée dans cette voie. J’ai étudié l’économie et travaillé en entreprise, sans jamais renoncer à la pratique de la peinture, à l’huile d’abord puis sur porcelaine. En parallèle, je suivais des cours du soir, visitais les musées. Je n’ai jamais coupé les ponts avec l’art. Finalement, cet univers m’a rattrapée : depuis cinq ans, peindre sur porcelaine est mon activité professionnelle unique. Je suis devenue artisan d’art, et suis adhérente du syndicat professionnel Ateliers d’Art de France.

Qui sont vos clients ?

V. J.-C. Des décorateurs, designers, hôteliers, restaurateurs, propriétaires de chambres d’hôtes, et aussi des particuliers bien sûr.

Où peut-on voir et acheter votre travail ?

V. J.-C. En me contactant directement mon site ou mon compte Instagram, que j’actualise au fur et à mesure de mes créations. Sinon j’expose régulièrement dans les boutiques d’Ateliers d’Arts de France : Talents (Paris 17e) ou Empreintes (3e).

Un artisan, c’est aussi un atelier. Êtes-vous satisfaite du vôtre et de vos conditions de travail ?

V. J.-C. Mon atelier est à Asnières-sur-Seine, dans le sous-sol de ma maison. Une fois par an, à l’occasion des portes ouvertes des ateliers d’artistes des villes du Nord des Hauts de Seine, j’ouvre aux visiteurs. Je rêve d’un atelier-boutique, ouvert sur rue par une belle vitrine, où je pourrais accueillir les amateurs de beaux objets. Mais les prix de l’immobilier en région parisienne ne me le permettent pas.
Pour en savoir plus, consulter le site de Véronique Joly-Corbin et suivez-la sur les réseaux sociaux : Facebook, LinkedIn, Instagram.

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Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).