La riche carrière de Mucha s’expose à Paris

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
Le grand public ne connaît souvent de Mucha que les affiches qui ont fait sa célébrité. L’actuelle exposition du musée du Luxembourg retrace l’ensemble de sa carrière ; on découvre une œuvre variée et une personnalité profonde, imprégnée d’humanisme et de spiritualité.

Une vocation précoce

Adolescent, Alfons Mucha (1860-1939) postule sans succès à l’académie des Beaux-Arts de Prague. Quelques années plus tard, il part pour Vienne où il intègre une entreprise de décors de théâtre. À la suite de l’incendie du Ringtheater, il perd son emploi, séjourne à Munich, puis à Paris où il s’installe en 1887.

Un Tchèque dans le Paris de la Belle Époque

Paris est alors en pleine préparation de l’exposition universelle qui lui laissera la tour Eiffel ; un peintre décorateur y trouve aisément du travail. Mucha poursuit sa formation à l’académie Julian, puis à l’académie Colarossi. Peu à peu, il vit de son travail d'illustrateur.

Sarah Bernhardt : le coup de pouce du destin

1894 : le théâtre de la Renaissance commande à l’atelier Lemercier l’affiche de Gismonda. Celle-ci doit être conçue et imprimée quelques jours plus tard. Seul Mucha est disponible en cette veille de Noël ; on lui en confie donc la réalisation.
Il représente la Divine telle qu’elle apparaît au troisième acte, dans une procession, vêtue d’un superbe brocart d’inspiration byzantine. La sobriété des gestes et des couleurs est originale ; on est alors habitué aux tons vifs et aux mouvements agités des affiches de Chéret ou Toulouse-Lautrec. Sarah Bernhardt – la vedette de la pièce (et de l’affiche !) – est enthousiasmée ; son sens de la réclame fait le reste.
Le succès est absolu ; les amateurs découpent les affiches pour les conserver. Mucha a trente-quatre ans ; en quelques jours, il passe du quasi-anonymat à la célébrité. La comédienne l’engage pour un contrat de six ans ; les affiches se succèdent : Lorenzaccio, la Dame aux camélias, Hamlet, Médée. Bientôt, ses affiches circulent dans toute l’Europe, Mucha devient un des principaux représentants de l’Art Nouveau – on parle même de « Style Mucha ».

Les grands dessins préparatoires aux affiches permettent d’apprécier l’extraordinaire coup de crayon de Mucha :

Mucha et la réclame

Mucha réalise affiches – théâtrales et publicitaires – et emballages, participant à l’essor de la publicité. Son travail devient populaire – c’est-à-dire connu de tous.
Cette jeune femme voluptueuse – yeux mi-clos, jouissant de la fumée de sa cigarette – est une des images les plus séduisantes de Mucha ; incarnation de l’éternel féminin pour un produit bien prosaïque. C’est à cette époque – celle de Feydeau et du cancan – que se forge l’image archétypale de la Parisienne, élégante, sensuelle et frivole. Mucha l’illustre à la perfection.

Les abondantes volutes de cheveux de la jeune femme, artificielles et très décoratives, font penser à la ligne à la ligne en « coup de fouet » des architectes décorateurs Art nouveau :

Mucha décorateur

Il conçoit aussi beaux objets et panneaux pour la décoration intérieure.

À partir de 1899, Mucha collabore avec le joaillier Georges Fouquet (1862-1957). Il imagine pour lui des bijoux et le décor de sa nouvelle boutique, située rue Royale – à deux pas du restaurant Maxim’s, haut lieu des mondanités parisiennes.
Mucha dessine la devanture et les intérieurs – sièges, cheminée, fontaine. Il mêle acajou, bronze, cuir, velours, vitraux et mosaïque, parfait exemple de la conception d’ensemble chère aux représentants de l’Art nouveau.

L’œil n’identifie pas immédiatement la cheminée, tant le décoratif semble largement primer sur le fonctionnel. Mucha a créé une ambiance d’opulence feutrée, propice à la rencontre de riches clients avec leur joaillier. Démodée, la boutique est démontée dès 1923 – mais heureusement conservée au musée Carnavalet – et la crise de 1929 aura raison de la maison Fouquet.


Un artiste religieux et profondément slave :


En parallèle de son travail d’affichiste et de décorateur, Mucha produit des œuvres empreintes de spiritualité et de patriotisme, proches du mouvement symboliste.


En 1902, au sommet de sa gloire, Mucha quitte Paris. Pendant la décennie suivante, il vit essentiellement aux États-Unis. Il souhaitait y explorer d’autres chemins artistiques, y devenir un portraitiste renommé – mais c’est le Mucha des affiches parisiennes que réclamaient les Américains ! Finalement, il se consacre à l’enseignement et collecte les fonds nécessaires à un grand projet patriotique.
Certaines commandes avaient mis Mucha en porte-à-faux. Aspirant à l’indépendance des peuples alors sous tutelle de l’empire austro-hongrois, il avait quand même accepté la décoration du pavillon de la Bosnie-Herzégovine pour l’exposition universelle de 1900. Mais en parallèle lui était venue l’idée d’une Épopée slave, colossal projet artistico-patriotique qu’il peut entreprendre grâce au mécénat d’un homme d’affaires américain, Charles Richard Crane. Il accomplit un énorme travail préparatoire – très bien documenté dans l’exposition –, interroge des historiens, voyage, photographie.
À la dissolution de l’empire après la Première Guerre mondiale, la Tchécoslovaquie devient indépendante. Mucha conçoit timbres-poste et billets de banque pour le nouvel État. Il meurt à Prague le 14 juillet 1939, peu de temps après avoir été interrogé par la Gestapo. L’Art Nouveau était démodé depuis longtemps.

Infos pratiques :
Musée du Luxembourg : 19, rue Vaugirard, 75006 Paris. Exposition Alfons Mucha jusqu’au 27 janvier 2019.
Pour plus d’information : site du musée

À lire :
Mucha, catalogue d’exposition, éd. RMN-Grand Palais,248 p., 35 €
Mucha, le journal de l’exposition par Alain Weill, éd. RMN-Grand Palais, 6 €

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).