36 épisodes du siège de Paris

Sandrine Zilli, diplômée en histoire de l'art – école du Louvre
Jusqu’au 2 mars 2020, le musée d’art et d’histoire Paul Éluard de Saint-Denis (93) présente 36 petites peintures relatant le siège de Paris à la suite de la défaite de 1870.

Un désastre en plusieurs actes

Été 1870. La tension est à son comble entre la Prusse de Guillaume II et la France de Napoléon III à cause du processus d'unification de l'Allemagne. La France, sûre d’elle, passe à l’offensive. Mais rapidement, elle enchaîne les défaites. On était allègrement parti pour Berlin, et tout à coup, en l’espace d’une seconde, on reconnaissait que Paris pouvait être menacée, relate l’écrivain Maxime du Camp. Après la défaite de Sedan, Napoléon III abdique. Le 4 septembre, la République est proclamée. Deux semaines plus tard, Paris est encerclée par les troupes prussiennes. Un siège de quatre mois et dix jours attend les Parisiens.

La suite Binant, la vie quotidienne en temps de siège

En plein siège de la capitale, Alfred Binant – commerçant – commande à différents peintres une série de trente-six tableaux de grand format relatant cet épisode tragique. En mai 1871 – juste après la Commune –, l’ensemble est présenté à la galerie Durand-Ruel, accompagné d’un catalogue détaillé, aux accents patriotiques, dont nous reprenons ici des extraits – en italique.
Place de la Concorde. Bombardée par l’ennemi, la statue figurant la ville de Strasbourg devint le but d’un véritable pèlerinage patriotique. La statue disparut presque sous les drapeaux cravatés de crêpes, les palmes, les couronnes d’immortelles, les inscriptions votives, les bouquets noués de rubans tricolores. Les Parisiens sont galvanisés, l’humeur est à la fête.
Paris, qui n’avait plus guère de distractions, put suivre sur le vif les épisodes familiers et rudes de la vie militaire. […] C’était encore la vie […]
Notons que le Palais des Tuileries, se détachant entre deux massifs d’arbres, allait être incendié quelques mois plus tard, pendant la Semaine sanglante.
Les Parisiens sont enfermés, coupés de la province. Le gouvernement provisoire mandate son jeune ministre de l’Intérieur, Léon Gambetta, pour poursuivre la guerre. Il doit pour cela rejoindre Tours. La seule voie possible, c’est l’air. Des milliers de personnes assistent à l’envol de Gambetta depuis la butte Montmartre.
M. Gambetta, outre plusieurs ballots de dépêches privées, emportait une cage pleine de ces pigeons qui, jusqu’aux derniers jours du siège, furent à peu près les seuls messagers qui purent pénétrer dans Paris. Un de ces pigeons, trois jours après, vint faire savoir que l’Armand-Barbès avait opéré sa descente sur la lisière de la forêt d’Épineuse, dans le département de la Somme, tout près des Prussiens, et que les voyageurs, après avoir couru de graves dangers, étaient en sûreté.

Cependant la tentative de reprise de Paris est un échec et le siège se poursuit. L’hiver est très rigoureux, l’approvisionnement de plus en plus difficile. On mange tout ce qui peut l’être : les animaux du jardin des Plantes, les chevaux, les rats, les chiens, les chats de la ville.

Une porte de Paris

Alexandre Lemaire, « Une porte de Paris », négatif sur verre au colodion, 1870

Nos maraudeurs rentrent dans la capitale par la porte des Flandres, à la Villette. Par la porte ouverte, on aperçoit le pont du chemin de fer de Ceinture. Chaque matin, le pont-levis des principales portes s’abaissait sur le fossé, livrant passage aux paysans réfugiés, aux propriétaires de jardins ou de maisonnettes des environs, aux maraîchers, aux maraudeurs de tout âge. Ils s’aventuraient, sous la protection du canon des forts et de la carabine des mobiles, jusqu’à l’extrême limite du tir des Prussiens, cueillant les derniers fruits, arrachant les derniers légumes, chapardant les volailles, sciant les arbres et trop souvent achevant méthodiquement le pillage des habitations abandonnées. La nuit tombant, toute cette cohue rentrait traînant des voitures à bras, courbée sur les paquets et les sacs pleins. Le butin se détaillait sur la voie publique et trouvait facilement des chalands.
La queue est longue devant cette épicerie du boulevard Sébastopol – dont le nom évoque une victoire du Second Empire. Au loin, on aperçoit le dôme du Tribunal de commerce. La circulation est fortement réduite ; la chaussée est occupée par quelques crieurs de journaux et deux pelotons de gardes nationaux. Jusqu’alors, Paris était habituée aux marchés regorgeant de denrées les plus fraîches. L’investissement la surprit aussi dépourvue que la cigale de la fable. En peu de semaines, la viande de boucherie, les légumes, les fruits, le laitage, se firent rares, puis inabordables pour les petites bourses. Alors commença le siège des épiceries.
Cependant, tous les pigeons n’arrivaient pas. La tempête, le brouillard humide, le froid piquant les retardèrent souvent, et, en janvier, les arrêtèrent tout à fait. […] Chacun sait aujourd’hui que les dépêches, réduites en quelque sorte à rien par l’emploi de procédés photographiques, étaient roulées dans un tube, et que ce tube noué à l’une des plumes de la queue ne causait aucune gêne à l’oiseau.
La technique de transmission des messages s’est considérablement améliorée au cours du siège. Au début, les pigeons transportaient des dépêches manuscrites sur papier pelure, puis des dépêches manuscrites sur papier au moyen de la photographie microscopique ; puis des dépêches photographiées microscopiquement après impression typographique du texte. Enfin on fit parvenir en province des collodions diaphanes qui permettaient une réduction en quelque sorte infinie. Un tuyau de plume pouvait contenir 15 000 dépêches privées et la valeur de 500 pages de dépêches officielles.

De Paris à Digne-les-Bains

En 1898, Alfred Binant lègue les grands formats à la ville de Paris. Le musée Carnavalet en choisit quatorze ; on ignore le destin des vingt-trois autres. En 2017, Sylvie Gonzalez –directrice du musée dionysien jusqu’à l'été dernier – se lance à la recherche des toiles disparues. Elle retrouve leur trace dans une base de données de la direction des Affaires culturelles de la région… PACA ! En effet, le musée Gassendi de Digne-les-Bains possède la suite complète… mais en petit format, accompagnée d’un cartouche portant l’inscription Le Siège de Paris 1870-1871 Donné par M. Binant en souvenir du séjour de sa famille à Digne pendant la guerre. C’est la suite de Digne qui est aujourd’hui visible à Saint-Denis.

Infos pratiques :
« Épisodes civiles et militaires du Siège de Paris, 1870-1871, la suite Binant », exposition au musée d’art et d’histoire Paul Éluard de Saint-Denis : 22 bis, rue Gabriel Péri, 93200 Saint-Denis ; jusqu’au 2 mars 2010. Pour en savoir plus, consulter le site du musée

 

Sandrine Zilli
Sandrine Zilli
Diplômée en histoire de l'art (école du Louvre).